Pour Philippe Besson, «tous les féminicides commencent par une gifle»

Le romancier Philippe Besson
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Le romancier Philippe Besson

Le 11 janvier, le député français Adrien Quatennens reprenait du service par la porte arrière de l’Assemblée nationale après quatre mois d’exclusion du parti de Jean-Luc Mélenchon, La France insoumise, en raison d’une condamnation pour violence conjugale. L’homme politique, qui a reconnu avoir giflé sa femme lors d’une dispute en lien avec leurs procédures de divorce, a été condamné à quatre mois de prison avec sursis, une peine que son parti semble juger amplement suffisante.

L’affaire, qui cause à juste raison un tollé dans l’Hexagone, en dit long sur le machisme et le sexisme systémique en vigueur en France, selon l’écrivain Philippe Besson, qui a pris conscience de l’ampleur du déni collectif lors de l’écriture de son dernier roman, Ceci n’est pas un fait divers, qui a pour trame de fond un féminicide.

« Je me suis beaucoup documenté avant de commencer à écrire, et je retiens surtout cette phrase, qui revenait souvent au cours de mes lectures : “tous les féminicides commencent par une gifle”, raconte l’auteur, rencontré lors d’un séjour à Montréal. Ce n’est pas anodin si les violences conjugales passent souvent sous le radar. On a tendance à ignorer ou à passer outre les signaux faibles, on se tient à l’écart d’un conflit qu’on juge de l’ordre de l’intime. On a aussi longtemps fonctionné selon la logique du crime passionnel, cette idée insoutenable selon laquelle un homme pouvait tuer une femme par amour, et qui correspond à une forme de construction qu’on a intégrée. Un féminicide n’est pas un fait divers, c’est un fait de société. »

L’histoire de Ceci n’est pas un fait divers est née d’une rencontre entre Philippe Besson et un jeune homme dont la mère a été victime d’un féminicide. « On se connaissait déjà depuis un moment lorsqu’il m’a confié que son père avait tué sa mère. Quand je lui ai demandé pourquoi il avait mis du temps avant de me raconter son passé, il m’a confié qu’il lui était impossible de parler, qu’il n’avait pas les mots et qu’il n’osait pas. La mort de sa mère avait tout emporté sur son passage, et il était condamné à demeurer une victime invisible et silencieuse. »

Quelque temps plus tard, au journal télévisé, l’écrivain tombe sur un reportage qui donne la parole à des orphelins de féminicide. « Une femme y racontait qu’elle avait été expulsée de sa maison, qui était dorénavant considérée comme une scène de crime. À son retour, quelques mois plus tard, ladite scène était intacte, et elle avait dû tout nettoyer elle-même. J’étais sidéré. J’ai compris que je devais raconter l’histoire de ces enfants. »

Philippe Besson se glisse donc dans la peau d’un jeune homme qui apprend de la bouche de sa petite soeur le meurtre de sa mère par son père, auquel elle a assisté, impuissante. Avec lui, le lecteur traverse la sidération, le chagrin, la colère, le désespoir, la culpabilité, puis le chemin tortueux de la résilience et de la survie.

Plombé par le fardeau qui pèse sur les absents, le narrateur décortique ses souvenirs et ses oblitérations, ses dénis et ses peurs enfouies pour tenter de comprendre l’origine de l’horreur et ce qui l’a mené à l’aveuglement. Il se remémore son père, jaloux et possessif, piégé dans une vision étriquée de la masculinité. Il se rappelle sa mère, effacée, transformant la terreur en rire, passée maître dans l’art de se taire. Pas à pas, il apprendra à vivre avec un deuil multiple et déchirant, qui réorientera à jamais une vie remplie de promesses.

Passeur d’inhumanité

Le romancier s’en tient à une langue sobre, presque analytique, pour raconter l’horreur et l’indicible, évitant les pièges du pathos et de l’excès ; une pudeur justifiée par le choix du narrateur, le fils, qui n’a réalistement d’autres choix que d’atténuer les contours et de se détacher de ce qu’il raconte pour être en mesure de l’énoncer. De ces apparences de contrôle émerge une charge émotive dupliquée, porteuse d’une incompréhension et d’une colère qui ne laisseront personne indifférent.

« On possède une grande littérature au sujet des féminicides, mais on dirait qu’on en reste toujours à distance. Une femme meurt tous les trois jours sous les coups de son conjoint, et on se dit que l’on comprend parce qu’on l’a lu. Je pense qu’il faut sortir de la sociologie pour entrer dans l’humanité — ou l’inhumanité — de ce phénomène. C’est peut-être le boulot du romancier, qui passe par le registre de l’empathie, d’éveiller les consciences, de concrétiser le crime et ses conséquences. »

Ceci n’est pas un fait divers s’ajoute à une longue lignée de réflexions sur la mort, le deuil et la culpabilité qui composent l’oeuvre de Philippe Besson, depuis Son frère (Julliard, 2001) jusqu’à Paris-Briançon (2022), en passant par Arrête avec tes mensonges (2017). « J’ai vécu ma jeunesse dans les années 1980. J’ai beaucoup d’amis qui avaient 20 ans et qui n’en ont jamais eu 25. J’écris des livres pour rendre une présence aux absents, pour venger une injustice qui est celle de l’absence, pour décortiquer les grandes violences et les grandes puissances concrètes du deuil, ce qui nous rattache à l’existence. Pour comprendre le prix de la vie, il faut avoir vu la mort. »

Ceci n’est pas un fait divers

Philippe Besson, Julliard, Paris, 2022, 208 pages

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