«Philosophie de la chanson moderne»: selon Dylan, d’après Bob, 66 chansons pour tout expliquer

Bob Dylan
Photo: William Claxton Bob Dylan

Il n’y a pas de mot d’introduction. Pas non plus de mode d’emploi. Pour sa Philosophie de la chanson moderne, titre plus que prometteur qui laisse entendre qu’on assistera au dévoilement de vérités fondamentales, Bob Dylan se contente de commenter 66 chansons. Presque toutes sont choisies dans le vaste catalogue de la musique populaire, américaine surtout, britannique un peu, très majoritairement dénichées dans les années 1950 et 1960 : il ne s’agit d’ailleurs pas vraiment de chansons, mais de disques. Ça va de Bobby Darin adaptant Charles Trenet (Beyond the Sea) à Cher se la jouant romanichelle (Gypsy, Tramps & Thieves), et jusqu’à Volare (Nel Blu, Dipinto Di Blu), popularisée par Domenico Modugno en 1958 et reprise à l’infini par les Bobby Rydell et cie de la communauté italienne de Philadelphie.

Dylan parle de Volare comme d’une chanson qui monte au ciel, une chanson qui provoque chez l’auditeur un vertige comparable au White Rabbit du Jefferson Airplane et à sa décantation hallucinogène et psychédélique de l’histoire d’Alice au pays des merveilles. C’est un peu beaucoup ça, la philosophie de la chanson moderne, pour ce sacré Bob : une courtepointe folle où il n’y a pas de motif central, mais le beau hasard des liens, du savoir-faire et de la thématique.

Sans le dire, His Bobness nous refait son émission diffusée au Deep Tracks de Sirius XM entre 2006 et 2009 : le Theme Time Radio Hour. Elle est écrite au lieu d’être dite, et encore, ça se lit comme ça s’écoutait. La prose, la jase, tout ça est du Dylan. Il y a du rythme et un phrasé chantant. Ça rend d’ailleurs la traduction de Jean-Luc Piningre dans l’édition Fayard forcément boiteuse et pas musicale du tout. C’est le problème des traductions de Springsteen (Born to Run) et de Keith Richards (Life) : on entend trop les voix dans notre tête quand on lit, on se demande constamment comment Dylan dit ce qu’il dit, à l’origine. Quand il commente Come On-A My House, le grand succès de Rosemary Clooney, « la séduction faite chanson », il y a tout un paragraphe de fruits et de bonbons qui proviennent moins des paroles que d’une variante à la Dylan. En anglais, ça doit sonner comme du Dylan.

On apprend tout et rien dans ce livre, au gré de ce que les chansons inspirent. Ainsi, Viva Las Vegas, décrite comme « une chanson sur la foi », permet à Dylan de parler d’Elvis et de Las Vegas, du Colonel Parker, des machines à sous et de la scène en tant que dépendance aussi puissante que le jeu. Ne cherchez pas là des combinaisons gagnantes au one-armed bandit ou du sens profond : c’est Dylan qui pense tout haut, voilà tout. Ni plus, ni moins.

À vrai dire, on peut s’attarder plus longtemps sur les photos extraordinairement bien trouvées qui ponctuent ce livre : disquaires d’un autre temps, fabrication et emballage de galettes en vinyle, Elvis devant un étalage qui contient du Little Richard, ça parle souvent plus fort et plus juste de ce que le Nobel de littérature cherche à évoquer, à savoir que la chanson, c’est physique.

Philosophie de la chanson moderne

★★★ 1/2

Bob Dylan, traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean-Luc PiningreFayard, Paris, 2022, 352 pages

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