Notre sélection de bandes dessinées du mois de janvier

Détail d’une planche de Couennes dures, de Val-Bleu
Photo: Mécanique générale Détail d’une planche de Couennes dures, de Val-Bleu

Voyage au centre de soi-même

Quatre ans après avoir exploré les limites des possibilités d’amitié entre les hommes et les femmes dans La zone de l’amitié, voilà que l’autrice et dessinatrice montréalaise Val-Bleu nous amène dans un voyage réparateur en Inde. Dans Couennes dures, c’est le personnage de Raphi, une jeune femme dans la vingtaine peinant à se remettre d’un accident de vélo, que nous suivons alors qu’elle tente de faire avancer son mémoire de maîtrise qui porte sur les déesses hindoues. Mais, évidemment, comme dans tous les pèlerinages du genre, ce que nous trouvons n’est pas toujours ce que nous étions venus chercher ! Très bien documenté (l’autrice ayant souvent séjourné en Inde), résolument féministe et intelligent, cet album nous offre une occasion en or de nous projeter nous-mêmes dans ce fameux voyage que nous rêvons presque tous de faire, mais pour lequel nous manquons souvent de courage. Porté par un dessin naïf appuyé sur une structure claire, Couennes dures transpire la passion de son autrice pour ce coin du monde qui en a fasciné plus d’un.

François Lemay

 

Couennes dures
★★★
Val-Bleu, Mécanique générale, Montréal, 2022, 256 pages

 

 

L’histoire de Betsy

On a beau commencer à être au courant des horreurs qui ont été perpétrées dans les pensionnats pour Autochtones, il n’en demeure pas moins que chaque nouvelle histoire a le don de nous faire frémir, parce que chaque voix qui s’ajoute résonne toujours plus fort. Ici, dans Sugar Falls. Une histoire de pensionnat, des auteurs des portraits L’éclaireur Tommy Price, La poète Pauline Johnson et Le chef Mishtahimaskwa (Hannenorak, « Nation Big Spirit d’hier à aujourd’hui », 2020), il est question de l’histoire véridique de Betsy, de la nation crie, forcée d’aller vivre dans un pensionnat à l’âge de huit ans, avec tout ce que cela implique en matière d’abus sexuels et de sévices physiques. Écrit pour un public plutôt adolescent, Sugar Falls, de l’auteur David A. Robertson, lui aussi de la nation crie et vivant à Winnipeg, et du dessinateur Scott B. Henderson, est un album qui, je l’espère, sera à la source de nombreuses discussions à propos d’un sujet difficile mais pour lequel l’abcès est encore loin d’être vidé.

François Lemay

 

Sugar Falls
★★★
David A. Robertson, Scott B. Henderson, Glénat Québec, Montréal, 2022, 46 pages

 

 

Le spécimen rare

La belle idée qu’il a eue, Flix. Et c’était un certain Alexandre Van Humboldt, étonnant scientifique allemand (on lui doit l’invention de la pile électrique), doublé d’un explorateur hardi et naturaliste, qui avait, le premier, ramené d’Amérique du Sud en 1801 la chère petite bête à longue, longue queue ? Un marsupilami pas encore baptisé, pas encore dessiné par Franquin, mais préexistant néanmoins ? C’est le point de départ d’une aventure merveilleuse et terrible, où il est question d’évolution de la connaissance, d’interaction jamais naturelle entre l’homme et la nature, de la cruauté d’un chausseur de spécimens rares, de la résilience de la vie dans les embaumements de momies et de l’importance de ne pas être seul quand on est enfant. L’animal de Humboldt se révèle en chemin un aussi doux et protecteur papa que celui du Nid des marsupilamis révélé en 1956 dans le Journal de Spirou, aimant le sucre (miam), la rigolade (houba !) et sa Palombie. Il lui faudra 130 ans et 72 pages pour y retourner.

Sylvain Cormier

 

L’animal de Humboldt
★★★★
Flix, Dupuis, Marcinelle, 2022, 72 pages

 

 

La demoiselle s’en mêle

Déjà bien servi en charme déjanté, le roman de Flore Vesco (Didier jeunesse, 2015) grandit en espièglerie et bondit de liberté délurée sous la double plume exquise et pourtant sans ostentation de Kerascoët (Marie Pommepuy et Sébastien Cosset). On est épris du trait de Kerascoët depuis 2006 et les équipées attendrissantes et tragiques de Miss Pas Touche puis de Beauté. Une manière de dessiner le beau et le laid qui sied idéalement au conte défrisé de Flore Vesco, où une soubrette devient demoiselle de la reine avant de se masquer en fou du roi (fou, pas folle), révolutionnant au passage tout un monde de privilèges, mesquineries, complots et servitudes à la cour de Léo III. Si l’on n’est jamais loin de l’analogie avec ce qui se défait et se reconstruit de nos jours, à l’heure du non-consentement et de la dénonciation des abus de pouvoir, on demeure page après page sous le charme suranné d’un conte de fées, aux cent retournements de situation soulignés par des mots souverains. Adorable et mordant.

Sylvain Cormier

 

De cape et de mots
★★★★
Flore Vesco & Kerascoët, Dargaud, Paris, 2022, 104 pages

 

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