Le spectre paternel de Riad Sattouf

L'auteur Riad Sattouf
Photo: Marie Rouge/Allary Editions L'auteur Riad Sattouf

Phénomène littéraire dont les albums se sont vendus à des millions d’exemplaires, la série de bandes dessinées L’Arabe du futur, de l’auteur et cinéaste français Riad Sattouf (Les beaux gosses, 2009), voit son sixième et dernier tome arriver en librairie au Québec quelques semaines après sa parution en France. Une conclusion, donc, à une histoire toute personnelle que l’auteur aura pris près de 10 ans (le premier tome ayant été publié en 2014) à nous raconter avec humour et intelligence. Elle met en scène un jeune Sattouf, enfant, adolescent et maintenant jeune adulte, né d’un père syrien et d’une mère bretonne.

Cette fois, on suit Sattouf qui étudie le dessin animé à la prestigieuse école des Gobelins, faisant aussi ses premiers pas dans le monde de la bande dessinée et de l’illustration avec, pour fond, le désespoir de sa mère qui a perdu son plus jeune fils, Fadi, enlevé par son père et forcé de vivre en Syrie.

Illustration: Riad Sattouf Une planche du tome 6 de «L’Arabe du futur»

En marge de la parution québécoise de cette conclusion, nous avons pu nous entretenir avec l’auteur, et la première question que nous avions envie de lui poser était de savoir s’il se sentait soulagé, ou triste, d’en avoir terminé avec cette histoire.

« C’est compliqué et je n’ai pas encore trouvé une réponse complètement satisfaisante. C’est vrai que je l’ai terminé il n’y a pas longtemps parce qu’il s’est passé peu de temps entre le moment où il [l’album] a été fini et le moment où il s’est retrouvé dans les librairies ; à peine un mois et demi, ç’a été vraiment très rapide. J’avoue, donc, que je n’ai pas encore complètement eu le temps de bien réaliser. Une chose est sûre, c’est que lorsque j’ai commencé, je savais exactement où j’allais arriver, ce qui est la fin du tome six, qu’on ne révélera pas. Mais c’est vrai que je ne mesurais pas vraiment la durée du chemin. Je ne pensais pas que ça me prendrait six albums, par exemple. Je ne pensais pas que je prendrais tous ces chemins de traverse. »

Figure paternelle

Il y a eu quelques critiques, ici et là, sur la vision du monde arabe, et de la Syrie en particulier, comme proposé par cette série. Surtout lorsqu’il est question du personnage du père, alors que l’on finit par comprendre, lorsqu’on a tout lu, que son problème ne vient pas tant de ses origines, mais plutôt de ce qu’il est comme individu.

« C’est compliqué. Mais, c’est vrai que le personnage du père est un personnage paradoxal et ambivalent dans le sens où il était à la fois originaire d’un milieu très modeste et il avait réussi à progresser socialement grâce à l’éducation, qu’il vénérait. Il souscrivait au panarabisme et, en même temps, il était complètement d’extrême droite dans le sens où il était fasciné par les dictateurs. Il rêvait de faire un coup d’État, il pensait que les gens n’étaient pas faits pour la liberté et que dès qu’on leur donnerait le droit de vote, ils voteraient pour les plus nuls et ceux qui leur feraient des promesses ridicules. Donc, il avait ce paradoxe en lui qui est le centre de ce que je voulais aussi raconter dans ce livre. Maintenant, je ne vous propose pas une vision générale du monde arabe ou du monde moderne. Toute généralisation est quand même simplification et manque en général son coup, je trouve. Mais bon, c’est un avis personnel. »

Voilà, c’est un monde complexe, construit de plusieurs visions et qui n’est pas aussi monolithique qu’on aimerait le croire. « C’est vrai que L’Arabe du futur, c’est le point de vue d’un petit enfant sur son père, sur un lieu précis, dans un moment précis de l’histoire. Je laisse le lecteur se faire son avis. Ce n’est pas une analyse globale d’une situation. »

Un effet très étrange

Dans ce sixième tome, Riad Sattouf raconte aussi sa psychothérapie. A-t-il eu l’impression d’être passé un peu par le même processus en se racontant lui-même ? Qu’a-t-il appris sur lui ?

« Je sais que l’histoire que je raconte ici, l’histoire de ma famille, l’histoire du drame qui est arrivé avec mon frère, cela n’a intéressé personne pendant des dizaines d’années. On est resté dans notre famille avec ça, sans possibilité de faire quoi que ce soit. Et c’est vrai que le fait de l’avoir raconté, de l’avoir transformé en bande dessinée, m’a permis surtout de lui donner un sens et ce sens-là, de le partager avec des lecteurs pour qu’ils le comprennent enfin, et c’est très étonnant pour moi. Je viens d’une famille très croyante, dans la religion, mais aussi dans ce qui est paranormal. Toute ma vie, j’aurais voulu voir un fantôme, assister à quelque chose de surnaturel. Mais, ce qui est vraiment étrange et magique, c’est le succès de L’Arabe du futur, alors que je rencontre des gens qui connaissent mieux que moi l’histoire de ma propre famille et ça me fait un effet très étrange. Donc, j’ai donné du sens à une histoire qui pendant longtemps m’a été un peu incompréhensible. »

Dix ans plus tard

Comme mentionné précédemment, cette série représente près de 10 années dans la vie de son auteur. Qu’est-ce qui a changé, chez lui, depuis le début ? Le dessin s’est amélioré ? Aimerait-il retoucher certains albums ?

« C’est une bonne question ! C’est vrai que de temps en temps, il y a des lecteurs qui peuvent relever de petites erreurs ou des fautes d’orthographe, etc. Donc, au fur et à mesure des rééditions, je change certaines choses. Après, c’est vrai que ce sixième tome, il a été réalisé d’une façon assez particulière parce que les cinq premiers, je les ai construits en essayant de dire. En étant très précautionneux. J’ai fait d’abord un prédécoupage des livres à base de petits croquis, etc. Je mettais ça dans un classeur, je faisais lire à mes amis lecteurs de confiance. Une fois que j’avais cette version crayonnée aboutie, je me remettais à tout dessiner depuis le début à l’encre. »

C’est vrai que de temps en temps, il y a des lecteurs qui peuvent relever de petites erreurs ou des fautes d’orthographe, etc. Donc, au fur et à mesure des rééditions, je change certaines choses.

« Pour ce sixième tome, ce qui s’est passé, c’est qu’en début d’année, je me suis cassé le bras droit et j’ai pris cinq mois de retard sur tous mes albums. Donc, j’ai été amené à travailler celui-ci d’une manière complètement différente, c’est-à-dire que je l’ai dessiné à l’encre, directement, sans construction, sans aucune préparation. En fait, je l’ai fait chapitre par chapitre et je l’ai livré à l’éditeur quasiment dans son état final. Je me suis dit, justement, comme j’aime la bande dessinée surréaliste, et qu’il est beaucoup question de rêve et de peur nocturne dans celle-ci, je me suis dit que j’aillais ouvrir la porte à l’“inconscient” et que j’allais voir ce qui se passe quand je fais une bande dessinée presque en écriture automatique. J’ai été surpris justement du fait que, même quand on ne cherche pas vraiment à construire une bande dessinée, elle s’érige un peu d’elle-même. Une part de nous-même l’a créée malgré nous. »

Construite ou pas malgré son auteur, il n’en demeure pas moins que L’Arabe du futur reste une oeuvre majeure et incontournable, dans laquelle son auteur réussit à toucher à une part de notre humanité, quelle que soit notre origine ou notre histoire. Histoire qui pourrait, sait-on jamais, être revisitée dans une vingtaine d’années ? « Je ne sais pas, on verra. On se donne rendez-vous dans 20 ans… »

L’Arabe du futur, t. 6 Une jeunesse au Moyen-Orient (1994-2011)

Riad Sattouf, Allary Éditions, Paris, 2023, 184 pages

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