Pas caché derrière son Chat

Le dessinateur Philippe Geluck de passage à Montréal. L’artiste multidisciplinaire est tout bonnement adaptable à toutes les situations.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Le dessinateur Philippe Geluck de passage à Montréal. L’artiste multidisciplinaire est tout bonnement adaptable à toutes les situations.

Non, pas le Chat. Plutôt un chameau. Soit dit sans connotation péjorative. Souvenir personnel marquant, voilà tout. Rencontrer Geluck, fût-ce à 26 ans d’intervalle, c’est le revoir sur la scène de la place de l’Hôtel-de-Ville, à Spa, même si son fameux personnage pince-sans-rire à tête de gros chat fait encore et toujours sa fortune, nourrit sa célébrité, fait sa joie et lui ouvre les portes du monde muséal jusqu’à New York. Un chameau à ses côtés. « Ah oui ! Le fameux chameau ! » Il n’a pas oublié sa participation à la fête de… Sttellla.

Deux t, trois l, le groupe belge Sttellla et son maître ès calembours Jean-Luc Fonck. Geluck l’admire aujourd’hui comme hier. « Jean-Luc [Fonck] est un génie du jeu de mots, un amuseur incroyable, il devrait être connu dans le monde entier, au moins autant que le Chat ! »

C’était à l’été 1996, dans le cadre des toutes neuves Francofolies de Spa. Un hommage au tandem belge de pop alternatif électronique Sttellla, le couple Jean-Luc et Mimi Fonck. « Un moment magique et dingue, se souvient Philippe Geluck en rigolant. Il y avait aussi la mère de Jean-Luc. Lequel m’avait demandé de participer le jour même, sans répétition. On a chanté Hélène aimait Alain. Un truc marrant comme tout. »

Un extrait ? Ne nous privons pas. À voix haute, s’il vous plaît. « Seule Alain aimait Hélène / Autantqu’Hélène aimait Alain / Il aimait beaucoup Higelin / Elle aimait beaucoup l’hygiène ». Ce ton-là.

L’homme qui se sourit

« Je ne sais plus si le chameau avait chanté avec nous, mais je me souviens qu’il était accrédité. » Oui, avec sa photo de chameau sur le badge, pour bien l’identifier. « Ah, mais c’est qu’on sait s’amuser, nous, les Belges, quand même », commente Geluck en hoquetant. La route du petit livre qui l’a amené à Montréal en novembre, volume de la collection « Je chemine avec… », où il rejoint Hubert Reeves, Nancy Huston, Angélique Kidjo et quelques autres pas-n’importe-qui, est ainsi parsemée d’anecdotes souriantes. Philippe Geluck aime sourire et il sourit beaucoup. C’est même la première chose qu’il fait le matin. « Surtout les jours où, comme on dit chez nous, j’ai un peu la tête dans le cul, je me force à me sourire. Je me vois dans la glace, je m’arrête un instant, et je me dis, ce mec ! Un si beau mec ! Et je me souris. »

J’ai le bonheur sans grand effort. Je suis une bonne bagnole. Je tourne le bouton, et ça démarre.

Et ensuite ? « Je me fais un p’tit café. Et puis, c’est plus fort que moi, je dis une connerie qui fait rire ma femme. » Sans Chat ni chameau. Lui tout seul, au naturel, avec sa bonne binette de Philippe. « J’ai le bonheur sans grand effort. Je suis une bonne bagnole. Je tourne le bouton, et ça démarre. » Quand il dessine, il est heureux. Quand il fait rigoler un auditoire, sur un plateau de télé le plus souvent, il est content. Pas bêtement satisfait. Vraiment bien dans sa peau. « Dans le livre, je raconte comment je suis passé par le théâtre, les émissions pour enfants, Lollipop, Le jeu du dictionnaire, tout ça, j’ai pris un tel plaisir à faire exploser de rire les gamins, je n’ai jamais voulu que ça s’arrête. Ça s’est étendu à l’ensemble de mes interlocuteurs. Susciter le rire, ça me réjouit. C’est une extraordinaire volupté. »

Personnage et créateur à l’avant-scène

À la différence d’un Franquin, jamais très à l’aise devant une caméra, mais aussi autrement qu’un Hergé qui s’occupait beaucoup de sa postérité (« on m’a raconté qu’il allait dans les librairies pour s’assurer que tous les Tintin y étaient »), Geluck est tout bonnement adaptable à toutes les situations.

« J’ai cette chance phénoménale de pouvoir être seul dans mon atelier et inventer mes trucs, ne garder que les bons, et les publier. Ce serait déjà suffisant, mais il se trouve que je fais rire les gens. Je dois avoir une tête rigolote. Je suis capable d’insolence, d’un certain mordant [le Chat arbore parfois un sourire carnassier], mais je ris avec, je ne ris pas contre. On comprend en me voyant que je suis plutôt bienveillant. »

S’il n’est pas ambitieux outre mesure, comprend-on en cheminant de chapitre en chapitre, on constate qu’il ne se gêne pas plus pour son Chat que pour lui-même. Le succès ne le démonte pas. Ses années passées à Vivement dimanche, la grande émission de variétés de Michel Drucker, lui ont permis de dire aux grands ce qu’il pensait d’eux. « J’étais là pour lire une lettre de mon cru à chaque invité. On enregistrait le jeudi après-midi. Eh bien, je me lançais dans ma lettre le matin même, à 9 h pile, et j’écrivais des pages et des pages à l’impératrice d’Iran, Valéry Giscard d’Estaing, Monica Bellucci, le champion de Formule 1 Schumacher, et à des centaines d’autres. Je me lançais, c’est tout. Je découvrais à mesure où j’allais, j’y allais, et puis poum poum poum, c’était fait. Prêt à lire. C’était magique. »

Les musées pour s’amuser

Pareillement, son Chat a fait son entrée dans le monde muséal, exposé au Musée en herbe, à Paris, autant qu’au musée Soulages, à Rodez. De grandes sculptures en bronze de son gros félin ont été installées sur les Champs-Élysées. « Sur le socle d’une d’entre elles, j’ai écrit : “C’est la première fois qu’une automobile a été écrasée par un chat.” C’est le même esprit qu’en deux dimensions. »

La veille de notre rencontre, il était à New York pour étudier la faisabilité d’un transfert des sculptures dans Central Park. « Personne ne m’y attend, c’est ça qui m’intéresse. Est-ce que le Chat peut faire rire sans que sa réputation ne le précède ? Je ne sais pas. Je suis comme tous les créateurs, dans un doute continuel. Mais j’aime cette incertitude. Est-ce que mon prochain gag va faire rire ? »

Et Philippe Geluck d’évoquer sa rencontre à New York, la veille, avec le consul de Belgique. Eh oui, les compatriotes ont causé… Tintin. Geluck a relaté la fameuse anecdote du jeune lecteur se plaignant à Hergé que le capitaine Haddock n’avait pas la même voix au cinéma que dans les albums… « Il se trouve que j’ai vécu quelque chose de semblable. Un jour, je croise un gamin en faisant mes courses, qui s’arrête, pétrifié, devant moi. Je lui demande ce qu’il y a. Il me dit : “Je ne savais pas que tu existais aussi en couleurs.” Il avait la télé noir et blanc, le gamin ! »

Les Chats de bronze, après New York, pourraient bien aboutir à la place des Festivals, à Montréal. C’est dans l’air. « Pour moi, tout est toujours possible, à condition qu’on se marre. Et parfois, plus on ose, plus c’est énorme, plus on est saisi d’un grand rire qui fait du bien. » Ce disant, il sourit de son plus gentil sourire. « J’ai fait rire l’agent de douane aujourd’hui. C’est une bonne journée. » Brave Geluck : ça aurait pu être un chameau.

Je chemine avec…Philippe Geluck

Entretien mené par Sophie Lhuillier, Éditions du Seuil, Paris, 2022, 189 pages

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