Dépasser l’exceptionnalité

Illustration: Marin Blanc

J’avais huit ans, en 1996, quand la télésérie Jasmine a été diffusée. Je ne pense pas que mes parents me donnaient le droit de la regarder. C’était rempli de meurtres, de sexe. Pourtant, je devais bien trouver des façons d’en attraper quelques bribes. Je me souviens de la chanson du générique, de Julien Poulin en policier grincheux, de Linda Malo, lumineuse et pleine d’affront, dans l’uniforme bleu du SPVM. C’était elle qui incarnait le rôle éponyme.

Dans Jasmine, pour la première et la dernière fois, une actrice noire incarnait un premier rôle dans une télésérie grand public au Québec. On y suivait la difficile entrée en poste d’une policière noire au moment où l’un de ses collègues avait tué un jeune Noir non armé. C’était une série sur fond de racisme systémique, d’enjeux de classe, de violences sexuelles écrite par Jean-Claude Lord. Ces derniers jours, je l’ai revue. JiCi Lauzon y joue un gros dégueulasse, Philippe Fehmiu, un travailleur social baveux. Des moments ont particulièrement mal vieilli, mais les tensions entre certaines communautés et les policiers, elles, restent tout à fait à propos.

Quand j’étais jeune adolescente, j’ai repéré durant quelques années les articles sur Linda Malo dans les 7 jours chez le dentiste, et lu avec avidité les reportages que lui consacrait Clin d’oeil. Linda Malo me ressemblait vaguement. C’est aussi par elle que j’ai entendu la première fois une actrice parler à la télévision d’enjeux de racisation de manière frontale. J’ai découpé ses photos dans mon agenda en première ou en deuxième secondaire, les ai collées entre Jennifer Lopez et Kelis. Puis, j’ai vieilli, et en vérité, je dois avouer que je n’ai plus trop pensé à elle.

Tout m’est revenu ces derniers jours, et l’envie de regarder Jasmine avec, lorsque j’ai entendu la diction claire et posée de Linda Malo au micro de Rebecca Makonnen. Il y a environ une décennie qu’elle n’a pas eu de rôle à la télévision, expliquait-elle — voilà pourquoi j’avais cessé de la voir un peu partout. Cet hiver, elle va jouer dans une nouvelle série, Les perles. Sa réapparition sur les ondes de la radio publique m’a fait sentir tout le poids de sa disparition.

Dans Jasmine, on entraperçoit également Mireille Métellus qui, malgré sa longue et fructueuse carrière, n’aura jamais eu de grand premier rôle à la télévision. On se souvient de Xavier Dolan, en 2018, qui avait affirmé que ses films ne présentaient pas de personnes racisées, car il ne connaissait pas d’acteurices de talent pour les incarner. Linda Malo revient, mais combien d’autres n’auront pas cette possibilité ? Rose-Andrée Michaud, une comédienne noire, joue dans Jasmine un second rôle puissant : une mère à la vie difficile, qui cherche à tout prix à protéger sa fille. Depuis Lobby, en 1997, elle semble avoir disparu des écrans. C’est du moins ce que mon mince travail d’enquête révèle. Jasmine était une bonne policière, elle savait déjouer les scandales, tirer son épingle du jeu, et pourtant, moi, à sa suite, je n’arrive pas à traquer efficacement le travail des femmes noires à la télévision québécoise. Les indices deviennent difficiles à trouver. Qui parle encore de Néfertari Bélizaire, actrice dans Watatatow, dans Jamais deux sans toi II, qui est décédée à seulement 54 ans, en 2017 ? Trois ans après avoir publié un livre, Cru, chez Leméac, sur l’inceste dont elle a été victime ? Merci à la professeure Nathalie Batraville de m’avoir mise sur sa piste.

On souhaite que les personnes noires ouvrent des chemins, qu’elles inaugurent des espaces. Puis, on les laisse tomber, on les oublie, et on attend la nouvelle venue, comme si rien d’autre n’avait existé auparavant, ce qui fait que l’histoire des femmes noires se fait, dans les espaces hégémoniques, en pointillé, à cause de son manque de continuité. Ce n’est pas être l’exception, qui fonde des carrières, c’est être considéré pour l’entièreté de son talent. Peu de femmes ont la chance de vieillir à la télévision ; une récente étude de Martha Lauzen, directrice du Center for the Study of Women in Television and Film à l’Université San Diego, prouve que lorsque les femmes prennent de l’âge, leur présencechute de 42 % à la télévision. Imaginez ce qu’il en est des femmes noires, dont les carrières sont, d’office, fragiles, car les rôles, la faute au casting étriqué, sont plus rares.

J’ai hâte de revoir Linda Malo jouer. Je vais regarder la série pour elle, et aussi un peu pour la petite Chloé de 1996 pour qui Jasmine représentait un espoir inespéré, celui d’un monde culturel où elle aussi pourrait exister.

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