«La faute à Pablo Escobar»: Jean-Michel Leprince en Colombie, de A à Z

Le journaliste Jean-Michel Leprince
Photo: ́́Frédéric Tremblay Le journaliste Jean-Michel Leprince

Novembre 1985 : Jean-Michel Leprince débarque pour la première fois en Colombie, d’abord pour couvrir en urgence l’éruption du volcan Nevado del Ruiz, qui fera au moins 25 000 morts dans la ville d’Armero. Et puis, comme il est là, pour couvrir les retombées politiques du massacre des guérilleros du M-19 qui ont pris d’assaut le palais de justice à Bogotá — avec le soutien, on le saura plus tard, de Pablo Escobar, mythique et monstrueux trafiquant de cocaïne, mort en 1993. Baptême du feu latino-américain, au propre et au figuré, pour ce correspondant parlementaire radio-canadien qui, installé à Ottawa, vivait plutôt au rythme de l’arrivée de Mikhaïl Gorbatchev au pouvoir en Russie.

L’Amérique latine en général et la violente Colombie en particulier ne le lâcheront plus. Trente-sept ans qu’elles lui collent à la peau, ainsi qu’en fait foi son foisonnant La faute à Pablo Escobar.

Ces mémoires de terrain sont bâtis de façon originale : y sont reproduits par dizaines des textes de ses entrevues et de ses reportages télévisés (dont une quinzaine sont par ailleurs rassemblés sur le site de Radio-Canada aux fins de revisionnement). Leprince les étoffe sur 400 pages par une abondante contextualisation.

La pratique du métier de journaliste oblige trop souvent à sacrifier au joug de la concision la somme des nuances qu’il faudrait faire et des connaissances qui mériteraient d’être partagées. Libéré de ce joug, Leprince s’en donne à coeur joie, remplissant à ras bord ses carnets de rappels historiques et de mises en contexte de l’actualité, nous faisant ici visiter au pas de course la culture et l’urbanité de Bogotá et de Medellín, élaborant là son propos autour de références au peintre Fernando Botero, à l’écrivain Juan Gabriel Vásquez et au journaliste que fut aussi Gabriel García Márquez… 

Grand reporter de grand chemin, il nous fait entrer dans le labyrinthe des violences interreliées — celles de l’État, des paramilitaires, des narcotrafiquants et des FARC dévoyées, avec ramifications internationales s’étendant jusqu’au Canada — qui éreintent et corrompent une vie démocratique qui n’a jamais tenu qu’à un fil.

« Qu’on le veuille ou non, écrit Leprince, Pablo Escobar est un pur produit des tourments et de la cruauté de l’histoire de la Colombie. Un fils de la Violencia [des années 1950]. » Or, si c’est « la faute à Escobar », explique-t-il, la mort du narcotrafiquant, ce 2 décembre 1993, n’a pas déconstruit cette violence. La Colombie, pays montagneux et magnifique, est redevenue touristiquement fréquentable. Il n’empêche que les cartels mexicains, entre autres, ont pris le relais d’Escobar, si bien que tous les chemins du trafic de cocaïne mènent encore aux États-Unis.

L’ancien guérillero Gustavo Petro, élu en août premier président de gauche de l’histoire colombienne, a promis de lutter contre cette violence et contre la corruption et de ressusciter l’accord de paix de 2016. Dans quelle mesure y parviendra-t-il ? Défi colossal, conclut forcément Jean-Michel Leprince, sur lequel on peut compter pour nous tenir au courant.

La faute à Pablo Escobar

★★★

Jean-Michel Leprince, Leméac, Montréal, 2022, 442 pages

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