La mort insupportable d’un groom nommé Spirou

Une illustration tirée de la bédé Les aventures de Spirou et Fantasio, tome 56. La mort de Spirou, par le dessinateur Olivier Schwartz
Illustration: Olivier Schwartz Dupuis Une illustration tirée de la bédé Les aventures de Spirou et Fantasio, tome 56. La mort de Spirou, par le dessinateur Olivier Schwartz

Comment ça, mort ? Passé de vie à trépas, Spirou ? Pas question. Depuis 1938 qu’il survit à tout, robots, tyrans et mafiosi, à tous ces fous qui veulent être maîtres du monde, à toutes ces inventions destinées à soumettre l’humanité, à la zorglonde de Zorglub, et même à la mort de nombre de ses géniteurs, successeurs et repreneurs. On a enterré le Rob-Vel d’origine, et puis Jijé qui donne à Spirou un Fantasio ami pour la vie, et puis le génial Franquin avec son Marsupilami, sa Turbotraction, tout un univers. Pensez ! Franquin laissa le courageux Fournier se débrouiller avec ce héros dès le vingtième titre d’une série qui en compte désormais plus d’une cinquantaine.

Mais qui sont donc ces meurtriers, à qui devons-nous ce crime contre l’humanité, la bonne humeur et les champignons ? Le Devoir a mis le grappin sur deux des trois lascars, qui sont en fait quatre. En garde à vue, voire en entrevue bien gardée, le dessinateur Olivier Schwartz et l’un des scénaristes, un certain Benjamin Abitan. La coscénariste Sophie Guerrive court toujours, et l’éditeur Stéphane Beaujean, véritable Machiavel de l’affaire, est aux abonnés absents.

Alibis et déclarations sous serment

Messieurs Schwartz et Abitan, expliquez-vous ! Dans le cerveau de qui a germé cette idée irrecevable, ce titre effrayant ? Abitan accuse. « C’est une des premières idées de Sophie. Ça a beaucoup plu à Stéphane, qui, en bon éditeur, y voyait une référence à La mort de Superman qui avait ranimé l’intérêt pour le héros et relancé les ventes. De mon côté, j’étais absolument contre ce titre. J’étais déçu que mon premier Spirou soit un coup de pied dans le totem, j’aurais voulu faire au contraire quelque chose de parfaitement académique. »

L’art de se dédouaner : les absents ont toujours tort. « Avec le recul, je trouve ça très bien. A-t-on encore besoin aujourd’hui de héros comme Spirou ?Il faut vraiment mettre ce besoin à l’épreuve, secouer l’échafaudage avant de remonter dessus, et ainsi vérifier si Spirou est toujours capable de parler de son époque. En ce sens, tuer Spirou était la meilleure manière de le réveiller. » Ça sent les morts-vivants, tout ça. Schwartz précise que ses complices ne provenant pas du monde de la bédé, c’est lui qui s’est « occupé du découpage », et c’est à lui que l’on doit la terrible séquence de la page 51, où Spirou échappe à Fantasio et s’abîme dans les profondeurs abyssales, sans bulle pour respirer.

Et si c’était vrai ?

« Les lecteurs ne veulent pas y croire, à cette mort, observe Schwartz. Ilsattendent la solution. Et en même temps, ils entretiennent un léger doute… » En effet, qui sait ? Abitan est coi là-dessus. Une grande page en fin d’album annonce un grand bouleversement : « Retrouvez prochainement les aventures de Seccotine Fantasio et Spip dans le Journal Spirou. » Déguisée en retraite volontaire, comprend-on, la disparition du personnage permet à l’éditeur, dans les dernières pages de ce fatidique tome 56, de relancer la « série mère » avec la journaliste-héroïne en lieu et place du groom-héros.

De là à penser qu’on aura une série d’épisodes avec Seccotine à l’avant-plan de l’action, avant de ressusciter Spirou, possiblement pour le centenaire en 2038, il n’y a qu’un pas, franchi allègrement par les spiroutistes qui n’ont pas manqué de proposer des scénarios… Schwartz ricane. « J’aime bien cette idée qu’on ne devine pas tout. Sophie et Benjamin sont très habiles dans ce maintien d’un certain suspense existentiel. » Abitan renchérit sans qu’on lui chatouille la plante des pieds avec un chalumeau : « Nous avons terminé une ébauche du tome 57 et Olivier a commencé à dessiner les premières planches. Je ne sais pas si la solution est toute trouvée, mais je dois dire que les lecteurs avec qui j’ai discuté et qui m’ont fait part de leurs pronostics avaient des idées parfois plus originales que les nôtres. Mais je pense que le tome 57 est une bonne manière de poursuivre cette réflexion sur le dialogue des époques. »

La voie rétrofuturiste

Car c’est bien de cela qu’il s’agit. La relance de la série mère se veut rétrofuturiste et actuelle. On se croirait dans un Spirou des années 1950, mais avec tout un tas de référence à Google, au tourisme par hologrammes… Le Spirou façon Schwartz, déjà bien campé dans les trois épisodes de la série parallèle du « Groom vert-de-gris » créée avec l’excellent Yann, parmi les très nombreux tomes de la collection « Spirou par… » (des dizaines d’avatars jouissifs), retrouve son habit de groom, mais consulte sa tablette dernier cri.

« On vit dans un monde effrayant actuellement, et la mort de Spirou semble aller dans ce mouvement où tout est en train de périr. En même temps, c’est un album rempli d’action et d’humour, explique le dessinateur. Des lecteurs plus âgés m’ont dit qu’ils avaient l’impression de retrouver leur Spirou, que cet album leur donne aussi de l’espoir. Ce qui me ravit. Ce n’est pas un Spirou plombé. Mon souhait est aussi de nous donner de l’énergie et changer les choses pour le meilleur. » Le lien que l’on peut faire avec l’album 17 de la grande période Franquin (Spirou et les Hommes-bulles) n’est pas anodin, pas un hasard non plus.

Retour chez les Hommes-bulles

Abitan se met à table : « C’était évident pour toute l’équipe que faire la suite des Hommes-bulles était une bonne manière de ranimer la série. C’est lié selon moi au fait que cela pose d’emblée la question de l’héritage. Dans Spirou et les Hommes-bulles, on découvre un refuge sous-marin pour les riches qui veulent fuir le bruit du monde, construit secrètement avec des fonds privés et sans aucune considération pour l’environnement, d’ailleurs à peu près à l’époque où Cousteau et Louis Malle ont fait Le monde du silence avec ses scènes de pêche à la dynamite. Que faire de ça ? Que ferait-on d’un tel endroit s’il existait, et par extension, que faire de cette planète ? Qu’est devenu ce besoin de silence et d’isolement dans un monde qui est de plus en plus bruyant et anxiogène ? Aujourd’hui, il y a des bulles partout, et la question se pose très concrètement de savoir s’il faut sauver le monde ou s’il faut le fuir. C’est l’héritage de Cousteau dans le monde de Zorglub, pardon, d’Elon Musk… Le dialogue entre les époques est tout trouvé. »

Clin d’oeil qui ne passe pas inaperçunon plus dans un registre plus ludique, c’est le retour de l’équipe du Spirou de la période Gaston : on croise Mlle Jeanne, Lebrac… tout le petit monde sauf le gaffeur lui-même. On l’entraperçoit à la fête finale, dans l’ombre. « Bonjour les censeurs, commente Schwartz, tout de go. Gaston était beaucoup plus présent. Je l’ai remplacé par Morris dans une scène de gaffe. De nos jours, il faut surtout faire gaffe avec les ayants droit. »

La marge de manoeuvre

Isabelle Franquin, faut-il le rappeler, a fait cesser la publication du Gaston de son père, en voie de reprise par le dessinateur québécois Delaf. Et les héritiers de Joseph Gillain (dit Jijé) ont forcé Schwartz et Yann à abandonner la suite du projet Gringos Locos, qui narrait très librement l’équipée de Jijé, sa famille et ses jeunes collègues Morris et Franquin en Amérique et au Mexique. La rencontre à New York avec Goscinny aurait été la trame de Crazy Belgians. « Dans les années 1970, on aurait pu faire ça les doigts dans le nez. En même temps, c’est amusant de voir comment on arrive à contourner ces interdits : dans « Le groom vert-de-gris », il y a des références à Tintin. C’est Müller, le tortionnaire… Et malgré la surveillancetrès serrée chez Moulinsart, ça a passé comme lettre à la poste. »

La série mère de Spirou n’est redevable qu’à Dupuis. L’héritage, plus corporatif que familial, permet une grande marge de manoeuvre : seule la pérennité importe. Tuer Spirou ? Pas de souci, pourvu que la série se poursuive. Abitan plaide coupable : « Chaque auteur, chaque période apporte quelque chose de nouveau, fait bouger un peu les lignes. Chacun aussi finit par essayer de détruire la série à sa manière, mais jusqu’à présent elle a tenu bon… Nous, d’une certaine façon, on a même commencé par ça. »

Les aventures de Spirou et Fantasio, tome 56: La mort de Spirou

Texte de Sophie Guerrive et Benjamin Abitan, illustré par Olivier Schwartz, Dupuis, Marcinelle, 2022, 64 pages

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