Notre sélection de polars du mois de décembre

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Sorcières d’hier et d’aujourd’hui

Le nom de Sophie Lebarbier est associé à la série policière française Profilage. Et on reconnaît la patte de la scénariste dans le travail de l’autrice qui, avec Les liens mortifères, signe un premier roman très efficace. Son sens du découpage fait de cette lecture une course dont le lecteur sort à la fois épaté et étourdi, les derniers chapitres multipliant les révélations quant aux tenants, aux aboutissants et aux identités des personnages. Le récit prend sa source dans une légende datant du Moyen Âge, celle d’une « sorcière » qui sauva son village de l’Ardèche avant de devenir la cible de ceux qu’elle avait protégés. On file ensuite vers le présent, où une jeune actrice a été assassinée tandis que son bébé est retrouvé emmitouflé dans des langes médiévaux. Pour faire la lumière sur ce drame : une commandante de police particulière sur plusieurs plans et une psychologue névrosée qui s’adonne à être la soeur de la victime. La famille, ses liens et ses secrets se nouent et se dénouent ici pour former une toile fascinante.

Sonia Sarfati

 

Les liens mortifères
★★★1/2
Sophie Lebarbier, Albin Michel, Paris, 2022, 298 pages

 

 

Grisham, hors cour

John Grisham s’aventure parfois hors des salles d’audience pour visiter d’autres aires de jeu. Celle du football, par exemple, dans La revanche et Le dernier match. Celle du baseball dans Calico Joe. Il remet ça dans La chance d’une vie, qui n’est pas un thriller judiciaire, mais qui ne manque ni de drames humains ni de suspense… et qui s’adresse surtout à qui aime et connaît le basketball. Celui qui se désintéresse de ce sport risque d’être largué dans cette fiction relatant la carrière de Samuel Sooleymon, que l’on rencontre à 17 ans au Soudan et que l’on suit dans sa percée du monde du basket universitaire américain. En parallèle, l’attaque de son village natal, la fuite de sa mère et de ses frères, leur « vie » dans un camp de réfugiés. Et le désir de Sooley de les faire venir aux États-Unis. La façon et le ton Grisham sont là. Comprendre qu’il faut s’attendre à des revirements imprévus. Et, au détour d’une phrase, à une émotion que le style laconique du romancier ne laisse pas entrevoir avant qu’elle ne frappe.

Sonia Sarfati

 

La chance d’une vie
★★★
John Grisham, traduit de l’anglais (États-Unis) par Carole Delporte, JC Lattès, Paris, 2022, 425 pages

 

 

Un déroutant mystère

Quel livre étonnant ! Dès le départ, nous sommes dans une petite ville japonaise et l’on apprend que dix-sept personnes, dont six enfants, viennent de mourir empoisonnées au cyanure lors d’une grande fête familiale. Cet événement atroce, on en fera le tour de mille façons puisque la romancière Riku Onda va donner la parole à tous les témoins imaginables, au point où, rapidement, tout devient confus. On entendra les deux seules survivantes, dont la petite Hisako qui est aveugle et Kimi, la bonne. Des enfants aussi, amis de la famille, qui ont échappé au massacre. Et les policiers qui enquêtent. Et les voisins. Le tout par petites touches minuscules, discrètes. Bientôt, même, le temps apparaîtra de plus en plus diffus, le présent se mêlant au passé de sorte que, au lieu de s’éclaircir, le mystère s’épaissit. Des personnages partout touchants, vrais, et surtout une écriture admirable, fort bien rendue par la traduction. Une expérience déroutante de laquelle on sort tout… chose, pour ne pas dire profondément touché par la fluidité des perceptions que l’on peut avoir du monde.

Michel Bélair

 

Eugenia
★★★1/2
Riku Onda, traduit du japonais par Mai Beck et Dominique Sylvain, Atelier Akatombo, Paris, 2022, 330 pages

 

 

Une enquête « spectaculaire »

Thumps DreadfulWater en est déjà ici à sa quatrième enquête : pas mal pour un policier à la retraite devenu photographe. Encore une fois, il se fera prier longtemps avant de s’y mettre, puisqu’il traverse une période plutôt déprimante : sa copine ne va pas bien, son auto est foutue et son chat a disparu… Il y a aussi qu’on lui demande d’être l’enquêteur pour une série télé sensationnaliste qui revient sur une mort mystérieuse survenue dans la région. Mais quand on retrouve la productrice de l’émission morte au pied de la même falaise où on avait trouvé un corps des années plus tôt, il se lance. À fond, comme d’habitude. Thumps est un enquêteur brillant, on le sait depuis le début, et il mettra finalement peu de temps à démêler les fils tordus de cette histoire et à pincer le coupable qui allait s’en tirer. L’intrigue est prenante, certes, mais ce sont surtout les personnages de Thomas King qui sont irrésistibles. Ajoutez à cela un humour omniprésent — bien rendu par une traduction jubilatoire — qui s’impose par sa finesse et son intelligence (surtout quand les « vieux Indiens » apparaissent au détour de l’enquête) et vous serez vous aussi conquis.

Michel Bélair

 

Meurtres avec malveillance
★★★1/2
Thomas King, traduit de l’anglais par Lori Saint-Martin et Paul Gagné, Alire, Lévis, 2022, 373 pages

 

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