«Utopia Avenue»: quatre jeunes dans le vent

Le romancier David Mitchell
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Le romancier David Mitchell

Né le 12 janvier 1969, David Mitchell n’a aucun souvenir des années 1960. Or, en plongeant dans Utopia Avenue, son huitième roman, on croirait facilement que le romancier anglais a vécu son adolescence dans le Swinging London, époque dorée de la British Invasion, des radios pirates, des manifs contre la guerre du Vietnam, de la libération sexuelle et de la minijupe. Qu’est-ce qui peut pousser un digne représentant de la génération X à fantasmer sur la jeunesse des baby-boomers ?

« Je vous donne d’abord la réponse superficielle : la mode, la musique, le cinéma, l’esthétique, le style, l’art, le théâtre, la littérature, bref, toute l’explosion qu’il y a eu dans le paysage culturel », répond l’auteur deux fois finaliste au Man Booker Prize, rencontré dans le calme d’un hôtel du Vieux-Montréal, pas très loin de la frénésie de Salon du livre de Montréal.

« Et maintenant, la réponse approfondie, poursuit-il. À l’époque, les jeunes rêvaient d’un monde meilleur ; ils percevaient une fenêtre s’ouvrant sur un monde où les femmes se sentiraient moins impuissantes, où les membres de la communauté LGBTQ pourraient s’aimer librement, où les gens souffrant de maladie mentale ne seraient pas méprisés, où les mâles blancs privilégiés ne seraient pas les seuls à avoir leur part du gâteau. La fin des années 1960 a été la dernière fois dans l’histoire où les gens se sont dit qu’ils pouvaient faire mieux. Récemment, les mouvements #MeToo et Black Lives Matter ont brièvement ouvert des fenêtres sur un monde meilleur. »

Quatuor atypique

Campé de 1967 à 1968, le dense et vertigineux roman choral raconte l’ascension d’un groupe folk-rock psychédélique, Utopia Avenue, dont les membres ont été choisis un par un par leur gérant, Levon Frankland. Les fidèles lecteurs de David Mitchell auront reconnu en lui le Torontois croisé brièvement par Crispin Hershey (gamin dans le présent roman) dans L’âme des horloges (Alto, 2017) : « J’aime bien Levon. Si j’étais venu au Québec avant, il n’aurait pas été natif de Toronto, mais de Montréal. Mais bon, personne n’est parfait. Disons qu’il a un frère qui vit à Montréal. »

« Utopia Avenue, c’est un band à l’encontre des clichés, car ce ne sont pas quatre garçons qui sont allés à l’école ensemble. C’est un hybride d’hybrides. Chez Elf Holloway, la claviériste, on trouve l’ADN de Fleetwood Mac, de Fairport Convention et de jeunes chanteuses vouées à l’échec comme Sandy Denny. Dean Moss, le bassiste, apporte une énergie de rocker de pub semblable à celle des Kinks. Pour Jasper de Zoet, le guitariste, je me suis inspiré de Syd Barrett et de Richard Thompson. Enfin, Peter Griffin, alias Griff, le batteur, vient du jazz-rock et ressemble à Ginger Bake de Cream. »

Outre Levon, les membres du groupe ont des liens avec des personnages issus d’autres romans de David Mitchell. Ainsi Elf se lie d’amitié avec la journaliste Luisa Rey de Cartographie des nuages (L’Olivier, 2007), Dean est originaire de Gravesend, à l’instar de Holly Sykes, héroïne de L’âme des horloges, et Jasper descend du personnage des Mille automnes de Jacob de Zoet (Alto, 2012). « Ces trois romans et Cette maison (Alto, 2019) forment ce que j’appelle le quatuor Marinus, sur lequel flotte l’ombre de l’immortalité. Ce n’est pas un quatuor typique. »

Le cas Jasper

À la fois lettre d’amour à la musique, encyclopédie du rock des années 1960 et odyssée psychédélique, Utopia Avenue relate l’improbable amitié entre cinq êtres qui ne devaient pas se rencontrer, laquelle sera mise à rude épreuve par des amours toxiques, des liaisons sans lendemain, des liens familiaux tendus et une suite de deuils douloureux. Au coeur du tumulte, Jasper, de loin le personnage le plus complexe et le plus fascinant du lot, tente de garder la tête froide.

« Si vous n’avez pas lu Les mille automnes de Jacob de Zoet, vous croyez que Jasper est schizophrène, mais si vous avez lu le roman, vous savez qu’il est sous l’emprise d’un esprit maléfique qui hante sa famille depuis des générations. Je dirais qu’il est autiste, ce qui n’empêche pas d’autres troubles de santé mentale. Jasper est une manifestation de l’idée que l’autisme n’est pas une malédiction, mais une autre façon de vivre, une autre architecture de la pensée. »

Dans les chapitres où Jasper est le personnage central, David Mitchell illustre qu’en plus de lutter contre la voix dans sa tête, le génie de la guitare doit composer avec les conventions sociales, se demandant sans cesse comment réagir à une blague, à un compliment, à une bonne ou à une mauvaise nouvelle.

« Mon fils est autiste, je suis un initié ; il ne parle pas, mais il a été un informateur. De nos jours, nous disons neurodivergent pour désigner les autistes ; je ne me rappelle plus l’ancien mot irlandais qu’on utilisait à l’époque pour parler des neurodivergents, mais je sais qu’il signifie “touché par Dieu”, comme si c’était un superpouvoir. Quand on sait à quel point c’est difficile d’évoluer dans ce monde quand on est neurodivergent… Ceux qui vivent avec l’autisme nous poussent à voir le monde autrement, à ne pas nous conformer aux idées reçues », dit le romancier, visiblement ému, en suggérant de lire Journal d’un jeune naturaliste (Gaia, 2021), de Dara McAnulty, auteur autiste irlandais.

Planète rock

Au fil des pages, David Mitchell fait apparaître d’innombrables légendes du rock et du folk, parmi lesquelles David Bowie, John Lennon, Brian Jones, Janis Joplin, Leonard Cohen, Jerry Garcia, etc. Se disant très méticuleux, il a visionné plusieurs entrevues sur YouTube afin d’être le plus possible fidèle à la façon de parler de chacun.

« Je ne voulais pas que ces musiciens prennent trop de place dans le roman, seulement dans certaines scènes, car ce n’aurait plus été le roman d’Utopia Avenue, mais ils ne devaient pas être insignifiants non plus. La scène musicale est plutôt petite, alors tout le monde enregistrait dans les mêmes studios, jouait dans les mêmes salles, achetait des mêmes dealers. Tout le monde se connaissait, se soutenait et rivalisait avec tout le monde. À New York, tout le monde restait au Chelsea Hotel. Ce n’est donc pas bizarre que plusieurs musiciens apparaissent dans le roman, le contraire aurait été surprenant. »

Foisonnant de vie, de musique et de chansons, Utopia Avenue distille une essence baroque, chaque page évoquant la fragilité de la vie, le temps qui fuit, la jeunesse qui s’étiole et le caractère éphémère du succès.

« Au milieu du roman, il y a une fête chez le cinéaste Anthony Hershey ; tous les gens qu’on y rencontre sont morts aujourd’hui. La mort est au coeur de la vie, mais la musique survit aux musiciens ; il y a donc la mort au milieu de la vie, la vie au milieu de la mort et la musique au milieu de la mort. Être en vie, c’est prendre part à la musique, pas nécessairement dans le sens de faire partie d’un groupe, mais avant que la vie commence, dans le ventre de sa mère, on entend les battements de son coeur, ceux de son propre coeur, on entend aussi la musique. Au fond, la musique, c’est la vie. »

Utopia Avenue

David Mitchell, traduit de l’anglais par Nicolas Richard, Alto, Québec, 2022, 770 pages

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