Réjean Ducharme, l’homme derrière la légende

Claire Richard et Réjean Ducharme vers 1968
Photo: Succession Réjean Ducharme/Photo Monique Bertrand Claire Richard et Réjean Ducharme vers 1968

Il était l’écrivain le plus secret de la littérature québécoise. Et sa discrétion semblait être l’envers parfait de l’importance de son oeuvre, lui qui a pratiqué avec éclat plusieurs genres : roman, théâtre, scénarios, chansons, arts plastiques.

En septembre 1966, les éditions Gallimard publient dans la collection « Blanche » L’avalée des avalés, le troisième roman que Réjean Ducharme (1941-2017), un jeune écrivain québécois de 25 ans complètement inconnu — et qui le restera en bonne partie —, leur avait envoyé par la poste.

Cinquante-six ans plus tard, aux yeux du grand public, le nuage de mystère se dissipe un peu avec la publication chez Gallimard des neuf romans de Ducharme dans la collection « Quarto », sous la direction d’Élisabeth Nardout-Lafarge, professeure émérite de l’Université de Montréal et spécialiste de son oeuvre.

Car ce livre-événement de près de 2000 pages, en plus de redonner aux romans de Ducharme l’ordre désormais connu de leur écriture, nous offre en introduction une chronologie détaillée de 140 pages, enrichie de photographies, d’extraits de ses journaux intimes, de dessins et de nombreux fragments de sa correspondance (avec sa mère, avec des gens de chez Gallimard ou avec d’autres écrivains, comme J.M.G. Le Clézio ou Marie-Claire Blais).

Une petite bombe et une vraie mine d’or. Une initiative que l’on doit à Monique Jean et à Monique Bertrand, deux proches amies depuis 1985 du couple que formait Ducharme avec la comédienne et scénariste Claire Richard, celle qui sera sa compagne, son agente et sa porte-parole durant près de 50 ans.

Une longue et fidèle amitié qui a pris fin subitement le 21 août 2017, à la mort de l’écrivain, décédé un an après sa compagne. Et d’une certaine façon, cette amitié se poursuit.

Des détails biographiques inédits

« Ça nous donne à voir l’homme derrière la légende », indique Monique Jean, artiste sonore et exécutrice testamentaire de Réjean Ducharme qui a fondé en 2018 Les amitiés ducharmiennes, un OSBL dont le mandat est d’assurer la circulation de l’oeuvre et de la mémoire de l’écrivain.

« Ça nous donne des pistes différentes pour comprendre et l’oeuvre et l’homme. Mais tout est dans les romans, c’est ce qui est extraordinaire », soutient-elle. « Et dans le théâtre et dans les films », ajoute Monique Bertrand, artiste plasticienne et photographe qui a agi comme archiviste de la succession.

En entrevue, les deux femmes insistent pour dire qu’il leur a semblé primordial de lier étroitement ces détails biographiques inédits aux livres de Ducharme, d’où l’idée d’une publication en « Quarto ». De façon que ces révélations, surtout, ne viennent pas faire d’ombre à l’oeuvre de Ducharme, mais qu’elles les éclairent plutôt d’une lumière nouvelle. Mission accomplie.

Et c’est toute une vie qui défile. Son installation à Montréal en 1959, ses études avortées d’ingénieur, son enrôlement dans la Royal Canadian Air Force avec l’espoir, écrivait-il à sa mère le 2 septembre 1962, « d’y passer un an loin du monde et du bruit (il n’y a là ni radio, ni discipline, ni femmes, ni arbres) et d’y accumuler — comme on nous l’avait fait croire — une petite fortune facile ». Il franchit le cercle polaire, s’offre une machine à écrire avec sa première paie, avant de subir une « crise nerveuse aiguë » qui le force à être hospitalisé pendant quelques mois.

« Je n’ai aucune sympathie pour le troupeau qui se presse, qui me presse et qui m’étouffe […] Tout ce qui m’arrivera, même si je le regrette, je l’aurai voulu. Je ne veux pas être l’imbécile qui fait marcher le bateau de quiconque. J’aime autant rêver, ramer dans ma coquille de noix », écrira-t-il encore à sa mère deux semaines plus tard.

Libéré de l’armée, il danse la valse des emplois précaires, fait un voyage « sur le pouce » pendant l’été 1965 vers la côte ouest des États-Unis et jusqu’à la frontière du Guatemala. Puis c’est l’acceptation tour à tour par Gallimard, en moins de six mois, des manuscrits de L’océantume, du Nez qui voque et de L’avalée des avalés, suivie d’un immense coup de tonnerre et d’un silence médiatique auquel, jusqu’à la fin, il n’aura jamais dérogé.

Des détails biographiques inédits et émouvants, jamais gratuits, qui éclairent de mille feux les sources vives de sa « radicalité » en tant qu’homme et artiste. Mais aussi un immense cadeau fait aux lecteurs de Ducharme, qui n’écrira jamais plus, vrai de vrai, après la publication de Gros mots, en 1999.

Haute actualité de Ducharme

« Ça s’est imposé un peu comme une évidence, raconte Élisabeth Nardout-Lafarge à propos de cette édition intégrale des romans. L’idée était de rendre compte de l’extrême cohérence de l’univers romanesque en les publiant tous ensemble et dans l’ordre probable de leur écriture, de L’avalée des avalés à Gros mots. » Pour qu’on puisse tout lire (y compris ce qui était devenu introuvable, comme La fille de Christophe Colomb), découvrir plusieurs chapitres inédits de L’océantume, et mesurer d’une seule coulée, explique-t-elle, « le flux complet » et l’évolution d’une oeuvre qui a bougé au fil du temps.

Selon la spécialiste, la découverte de l’univers personnel de l’écrivain confirme ce dont beaucoup de lecteurs se doutaient : la forte identification qui existe entre Ducharme et ses personnages.

Donner en grand l’occasion de faire lire (ou de relire) les mots de Ducharme, c’est ce qui a d’abord motivé celles que l’écrivain appelait « les petites filles d’à côté » à lever le voile sur une partie de sa vie intime. Lui dont l’oeuvre, estiment-elles, résonne plus que jamais d’une formidable actualité.

« Il y a des thèmes chez lui qui sont précurseurs, affirme Monique Bertrand. L’écologie, la solidarité avec tout le vivant. Une identité de genre un peu fluide, aussi, les difficultés de couple et la reconnaissance des peuples autochtones. »

« Chez lui, tout événement, toute expérience, tout objet était immédiatement magnifié par son regard, par son écriture », ajoute-t-elle. Chaque chose et chaque rencontre prenait pour lui une importance immense. « Il était très attentif à ce qui l’entourait. Aux gens, aux marginaux et aux laissés-pour-compte », raconte aussi Monique Jean.

Élisabeth Nardout-Lafarge abonde dans le même sens. « Plus on lit cette oeuvre, et plus sa force apparaît, contrairement à d’autres », souligne-t-elle.

Romans

Réjean Ducharme, édition établie par Élisabeth Nardout-Lafarge, Gallimard, coll. « Quarto », Paris, 2022, 1952 pages

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