Nicole Brossard reçoit le prix littéraire Gilles-Corbeil

L’autrice et poète Nicole Brossard
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir L’autrice et poète Nicole Brossard

epuis Aube à la saison, ses premiers poèmes publiés en 1965, jusqu’à ses réflexions sur la traduction dans Et me voici soudain en train de refaire le monde (Mémoire d’encrier, 2015), en passant par Amantes (1980) ou La lettre aérienne (1985), la poète, autrice et militante Nicole Brossard a été d’une constance et d’une intégrité remarquables tout au long de sa carrière littéraire. Elle recevait lundi le prix Gilles-Corbeil pour l’ensemble de son oeuvre.

Le jury salue également chez Nicole Brossard « une énergie. Une volonté. Une radicalité. Un sens de la durée aussi, dans un enracinement qui ne fait jamais fi du monde qui l’entoure », comme l’a écrit dans son hommage Jean-François Nadeau, président du jury, aussi journaliste au Devoir.

Inclassable parce qu’en constante exploration, peut-être difficile à saisir aussi pour cette raison, l’oeuvre de Nicole Brossard navigue, sur une trentaine de livres, entre poésie, essais, journal, théorie, roman, antiroman. Lyrique, formaliste, féministe, son écriture traverse plusieurs vagues : l’inventivité formelle en est une boussole.

« On a du mal à penser Nicole Brossard comme autre chose qu’une poète », indique la professeure de littérature à l’Université Queen’s Chloé Savoie-Bernard. Mme Brossard a en effet été de la génération des années 1970 qui a donné un nouveau souffle à la poésie, et elle était de la fameuse Nuit de la poésie du 27 mars 1970. « Pourtant, les frontières des genres ne fonctionnent pas pour elle. Ses essais répondent à sa poésie, et vice-versa. »

Tous les jours nous sortons avec deux dimensions de notre être : notre corps et notre langue, maternelle ou seconde. Chacun vit en pensée dans sa langue d’une manière intime, un peu comme chacun fait dans sa chambre ce qui lui plaît : dort, pleure, se caresse, lit, dessine, se parfume, s’observe dans le miroir. Chacun vit en société dans une histoire de langues croisées.

« Nicole Brossard a développé une pensée architecturale, avec beaucoup de tiroirs et de ramifications ; une oeuvre immense, sur laquelle on a peur de se pencher », poursuit Mme Savoie-Bernard, elle-même poète. « J’ai l’impression qu’on a de la difficulté à concevoir les penseuses féministes comme étant philosophes. Nicole Brossard est philosophe. »

Sa philosophie, croit la professeure, l’amène à réfléchir au langage comme un lieu truqué, non neutre. « Une expression qu’elle utilise, c’est “tramer la langue” : comment on peut à partir de la langue, la tramer, et penser en spirales pour faire surgir de l’inédit. »

Penser ensemble

Radicale avant que la mode ne le chante, lesbienne et queer assumée avant l’ouverture sociale à ces choix, Mme Brossard est « toujours à l’affût de son époque [et] apparaît capable de la précéder plutôt que de la suivre, ce qui est un accomplissement peu commun », poursuit M. Nadeau.

La façon de vivre la littérature de Nicole Brossard passe, en plus de l’écriture, par les liens et par les relations. Elle cofonde en 1965 la revue littéraire La Barre du jour, puis dirige des anthologies de poésie. Elle est présente tout au long de sa carrière pour lire les nouvelles écrivaines, pour les activités queers, pour les projets tissés avec d’autres disciplines, comme les arts visuels ou le cinéma. On l’a vue assister récemment à une représentation de l’opéra contemporain de Symon Henry sur son premier roman, Le désert mauve (1987).

Je ne pense pas écrire mes mémoires. J’ai toujours envie de découvrir.

 

« Nicole Brossard vit cette idée de penser en commun, poursuit Mme Savoie-Bernard. Elle a toujours pensé avec d’autres, elle a dialogué. Elle a passé sa carrière à voyager, à donner des conférences. Elle a été traduite, elle a rencontré des gens, des lecteurs. Elle ne pense pas en vase clos. »

Toutes transformations

« Je m’intéresse beaucoup au processus de transformation », a confié Mme Brossard, 79 ans, en entretien au Devoir tôt avant la remise du prix, « que ce soit en écriture, en politique, en santé. Ça me fascine, quand je vois qu’on était là, et qu’on est devenus un peu décalés, un peu ailleurs. C’est un processus très sain : en s’intéressant à comment on est arrivés là, il y a une satisfaction ; on peut comprendre ».

Son écriture est toujours en exploration. Encore aujourd’hui. Elle en rit. « Je ne pense pas écrire mes mémoires. J’ai toujours envie de découvrir. » Son rythme a ralenti : « J’ai deux vies. Une vie affective le matin, où je m’occupe de ma compagne, et une vie intellectuelle en après-midi. »

Reste que ces dernières années, elle a beaucoup écrit, « mais pas de la même manière. Là, j’étais accompagnée des feuillages, des insectes, de la nature, de mes lectures, ce qui est un autre accompagnement qu’habituellement, quand je suis sur ma terrasse, dans la ville. Ça rend mon écriture plus paisible, ou peut-être est-ce moi qui le suis devenue. Mais les questions restent aussi frontales, aussi politiques ».

Et quelles sont ces questions qui l’habitent aujourd’hui ? « Je me demande si, par nos comportements singuliers, on pourrait arriver à faire un vrai contre-pouvoir, culturel ou politique », pour résister, dit-elle, à cette impuissance individuelle actuelle face aux grandes crises de l’époque.

Le prix Gilles-Corbeil est un des grands prix littéraires du Québec. Attribué depuis 1990 tous les trois ans par la Fondation Émile-Nelligan, il souligne l’ensemble de l’oeuvre d’un écrivain. Il est assorti d’une bourse de 100 000 $. Nicole Brossard est la troisième femme à le recevoir, après Anne Hébert et Marie-Claire Blais.

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