Emmanuelle Bayamack-Tam, transgenre littéraire

Lauréate du prix Médicis pour son roman « La Treizième heure », Emmanuelle Bayamack-Tam a rencontré « Le Devoir » en marge du Salon du livre de Montréal.
Marie-France Coallier Le Devoir Lauréate du prix Médicis pour son roman « La Treizième heure », Emmanuelle Bayamack-Tam a rencontré « Le Devoir » en marge du Salon du livre de Montréal.

Écrivaine de la transgression, de la subversion, du risque, Emmanuelle Bayamack-Tam aime se dérober aux codes, marcher en équilibriste sur la frontière des genres, défier les règles, les théories, les carcans. C’est ça, et beaucoup plus, qu’a récompensé le jury du prix Médicis en distinguant son dernier livre, La Treizième heure, plus tôt cet automne.

Le roman — si l’on peut même le désigner ainsi — reprend les thèmes, les figures, les procédés chers à l’écrivaine française, échos d’une insoumission et d’une irrévérence présentes depuis le début de sa carrière, mais que l’évolution et les prises de conscience sociales permettent peut-être, aujourd’hui, de reconnaître à leur juste valeur.

Farah, une adolescente, grandit en communauté dans l’Église de la Treizième heure, une église millénariste féministe, queer et animaliste. Son père, Lenny, qui en est le fondateur, rassemble chaque jour les fidèles — des individus marginaux, blessés, abîmés par la vie, la précarité ou la violence — autour de messes poétiques, où la prière est remplacée par des récitations collectives de Nerval et de Rimbaud. À travers ces voix révolutionnaires des siècles derniers, Lenny espère galvaniser ses troupes, leur donner le courage de renverser l’ordre établi qui mène l’humanité à sa perte, de faire advenir le triomphe des démunis, des dominés, de ceux qui ont de tout temps été réduits au silence.

Ce n’est pas la première fois qu’Emmanuelle Bayamack-Tam installe une histoire dans une communauté qui évolue dans les marges du monde. Arcadie (P.O.L., 2018), son roman précédent, situait ses personnages dans une microsociété autarcique en rejet du capitalisme, de la surconsommation, du patriarcat et de l’hétéronormativité. Cette fois, son Église de la Treizième heure — un clin d’oeil au sonnet Artémis de Nerval — a grandement été influencée par le contexte mondial dans lequel s’est déployée l’écriture.

« J’ai entamé le roman dans un climat plutôt anxiogène, alors que les Français étaient confinés pour la deuxième fois. Puis, je l’ai terminé alors qu’était déclenchée la guerre en Ukraine. C’est donc un livre nourri d’inquiétudes, d’anxiété, d’où cette idée de lieu où les gens fragilisés pouvaient trouver du réconfort, tant auprès de Lenny que de la poésie. »

Ode à la poésie

Le bouquin est d’abord et avant tout un hommage à la littérature et à la poésie — particulièrement aux poètes français « patrimoniaux » du XIXe et du XXe siècle — qui traversent l’oeuvre, tant dans la forme que dans la narration et le récit. Les trois parties distinctes qui forment l’histoire — portées en alternance par les voix de Farah et de ses parents, Lenny et Hind — sont toutes orientées vers un genre littéraire, que représente chacun des narrateurs : le roman, la poésie et la chanson.

Cet hommage et ce choix narratif trouvent une continuité jusque dans la construction même du texte et des phrases, dans le travail formel qui est rythmé de manière à déjouer les codes et le rythme des alexandrins. « J’ai la prétention d’écrire des romans poétiques, où le travail sur la langue est aussi important que l’intrigue, les péripéties ou la psychologie. Je joue avec cette idée que dès qu’un vers a treize syllabes, on n’est plus dans l’alexandrin. La treizième syllabe est l’infraction, l’anomalie, le hors-norme, qui est pour moi le lieu de la poésie et de la beauté », souligne la romancière.

Toujours en rejet des règles, l’écrivaine s’amuse à citer, sans guillemets ni italique, les auteurs qu’elle admire, se réappropriant leurs vers pour mieux les réactiver, et glissant ici et là des références culturelles plus actuelles dans un grand ballet aussi harmonieux que dissident. Ainsi, ceux qui savent lire entre les lignes y croiseront Michel Sardou, madame de La Fayette et H.P. Lovecraft, parmi d’autres.

« Ça n’a aucune importance que le lecteur saisisse ces références ou pas. C’est plutôt une façon de m’inscrire dans une lignée. Je ne peux pas écrire comme si rien n’avait été écrit avant moi. Je suis autrice parce que j’ai d’abord été lectrice. Je fais des clins d’oeil, j’établis des connexions ludiques pour remettre ces auteurs et leurs formules en circulation. »

Transidentité

Sous la plume d’Emmanuelle Bayamack-Tam, le roman devient donc un objet hybride, transgenre, porté à la fois par une langue sophistiquée, soutenue et érudite, traversée de passages plus grotesques, triviaux, dénudés, presque charnels. Elle fait le pari, même, de reprendre des personnages de ses livres précédents — c’est ici le cas de Farah et de Nelly, par exemple —, d’en conserver l’âme, les traits et la construction, et de les catapulter dans une histoire et un univers complètement différents, qui font abstraction de tout ce que le lecteur a lu auparavant.

« Je sens bien que si j’ai une force en tant qu’autrice, c’est celle de créer des personnages complexes. Parfois, j’ai un sentiment qu’un seul livre ne peut épuiser toute la richesse et le potentiel de ces derniers. En les plaçant dans un nouveau contexte, j’en découvre de nouvelles facettes et je dois me réinventer. C’est un travail fascinant. »

Cette fluidité, cette hybridité des genres, des récits et des corps se réverbèrent dans les histoires d’Emmanuelle Bayamack-Tam, dans lesquelles les personnages non binaires et trans sont présents depuis les débuts. « Au siècle dernier, quand j’ai commencé à être publiée, personne ne parlait de dysphorie de genre, moi y compris, même si mes personnages n’étaient ni filles ni garçons. J’ai été rattrapé par un bagage conceptuel et émotionnel que je n’avais pas à l’époque. Personne ne m’en parlait, d’ailleurs, alors que ça intéresse tout le monde aujourd’hui. Dans certains pays dans le monde, la parole se libère, et c’est salutaire. »

De livre en livre, l’écrivaine assume de plus en plus d’ancrer ses récits dans le politique, d’écrire à partir de ses indignations et ses colères. À travers le personnage de Farah, elle démontre tout ce qu’on a à gagner, comme société, à grandir dans un milieu inclusif, dénué de cages, de classes et de frontières, où les luttes convergent pour mieux triompher, où les possibilités d’existence, comme les noyaux familiaux, explosent, se recomposent, se multiplient. « Il y a toujours eu des gens qui ne se reconnaissaient pas aux extrémités du spectre. Si on est attentif et qu’on a grandi dans une famille pas trop aliénante, on comprend bien aussi que tous les enfants naviguent entre les genres. De toute façon, même les gens les plus cisgenres, à l’aise avec leur sexe de naissance, gagneraient à remettre en question nos définitions de masculinité et de féminité. Les cases dans lesquelles on tente de nous mettre, notre éducation, sont d’une grande violence. »

Emmanuelle Bayamack-Tam à Montréal

L’écrivaine sera en compagnie des auteurs Frédéric Boyer et Martin Winckler à la Rencontre P.O.L., à la librairie du Square, le samedi 26 novembre à 19 h.

Elle participera à la table ronde La communauté comme centre névralgique, au Salon du livre de Montréal, le dimanche 27 novembre à 12 h 15, et sera en séance de signatures le 26 novembre à 17 h et le 27 novembre à 13 h 30, au kiosque 901.

La Treizième heure

Emmanuelle Bayamack-Tam, P.O.L., Paris, 2022, 512 pages



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