Hommage aux premiers livres qui nous marquent enfant (même les plus bizarres)

Illustration: Marin Blanc

Il y a bien sûr les Tintin, les Martine et les innombrables livres de Walt Disney. Beaucoup nommeront aussi spontanément les romans de la comtesse de Ségur, ou encore, autre genre autre époque, les J’aime lire. Je me souviens encore de ces derniers tous alignés dans les présentoirs de la bibliothèque municipale ET de la bibliothèque de l’école… De toute évidence, c’étaient eux qui avaient le monopole ! D’ailleurs, est-ce parce qu’on les reconnaissait tout de suite par leur contour rouge qu’on était attirés par eux, et qu’on rêvait de les recevoir aussi à la maison ? Pour leurs jeux à la fin ? Parce que j’ai beau en avoir lu une trâlée, il faut que je sois honnête : je ne me souviens plus d’aucune de ces histoires. Aucune comme dans aucune, niet, zéro au cube.

Les livres auxquels j’ai envie de rendre hommage sont des livres un peu plus « rejets », ou lonesome cowboys. Des livres qui n’appartiennent pas à une série. Si on avait la chance d’avoir plusieurs livres « rejets », ils formaient ensemble une rangée disparate sur un bureau ou une étagère, un genre de collection sans nom… mais notre collection à nous. Des livres qui apparaissent dans nos vies un peu comme la famille : on n’est pas vraiment allés vers eux, ils étaient déjà dans la maison, ou on a l’impression qu’ils y ont toujours été. Pis on vit avec.

Sans oublier ceux qui apparaissent du jour au lendemain, offerts à un anniversaire, par exemple, ou une encyclopédie (bien sûr illustrée) de la sexualité, comme déposée par une cigogne qui « passait par là »… Tiens, mon enfant, éduque-toi ! Et on aimait ça.

J’ai posé cette semaine la question suivante sur mes réseaux sociaux : quel est le livre qui vous a marqué lorsque vous étiez enfant et que vous avez conservé jusqu’à aujourd’hui ?

Celui qui est ressorti le plus souvent est Le livre des mots, de Richard Scarry. « Mon livre fétiche dans lequel je pouvais me perdre pendant des heures tant j’aimais les images, m’écrit Manon. Tu ne peux pas savoir le bonheur que j’ai eu quand j’ai trouvé une réédition, des années plus tard, pour ma nièce. Je voulais aussi qu’elle se perde en contemplation devant ces jolies illustrations tout en enrichissant son vocabulaire… »

« Je suis ob-sé-dée par ce livre, ajoute Marie Hélène. J’ai appris à lire toute seule très tôt grâce à ce livre. » Et c’est là que ça m’a frappée : peut-être qu’on se souvient particulièrement de ceux qui nous ont permis de comprendre quelque chose par nous-même ? Comme un début de liberté, ou de compréhension de qui on est…

Chez moi (et il y est encore au moment où j’écris ces lignes, au beau milieu de la bibliothèque en face de moi) : c’était un livre en allemand — que je n’ai jamais lu, car je ne parle pas allemand – Karikaturen Zeichnen, qui montre comment dessiner des personnages bizarres, avec des bedaines et de minuscules jambes poilues, des moustaches qu’on voit juste dans les cirques, des fesses qui pendent, des culs et des sourcils levés, de beaux chapeaux, des pipes, des cigares… Et parmi tous ces airs songeurs, fâchés, lunettés : un seul personnage enfant, et il tire la langue, le p’tit morveux !

Bref, j’ai dû les feuilleter 2000 fois chacune, ces pages en noir et blanc jaunies, et même parfois mettre le nez dedans pour sentir l’odeur de son papier (laquelle ne change pas), sans jamais me demander : mais qu’est-ce que cela m’a apporté ? Il faut de tout le monde pour faire un monde, peut-être ? Les personnes qui me captivent le plus ne correspondent pas aux standards de beauté ?

À l’inverse, mon amie de boxe Maude me confiait : « Moi, ce sont les livres de Grolier limitée. Parlons de la désobéissance, de l’impolitesse, du vol… C’est super judéo-chrétien, mais ça m’a marquée, et je les lis à mon fils. Comme si, dans mes valeurs, le judéo-christianisme était encore présent… Ah ben coudon ! »

Et c’est ainsi que moi je décide, lors du prochain cours, de faire un jab au sac à la mémoire du bouquin louche sur les phénomènes paranormaux qui a traîné sur la table du salon toute mon enfance… À peu près aux trois quarts, là, la photo de la silhouette d’un enfant caché derrière le lit de quelqu’un qui dort… De quoi foutre la trouille, et je sais pas pourquoi j’allais toujours la voir !

Vivement les lapins de Beatrix Potter !

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