Le baobab qui cache la forêt

L’écrasement d’un aviateur en plein désert et sa rencontre avec un garçon blondinet, espiègle, philosophe et venant d’une autre planète constitue la toile de fond de cette fable chargée de personnages énigmatiques ou caricaturaux, révélant les splendeurs et les misères de notre condition humaine.
Photo: Tarik Tinazay Agence France-Presse L’écrasement d’un aviateur en plein désert et sa rencontre avec un garçon blondinet, espiègle, philosophe et venant d’une autre planète constitue la toile de fond de cette fable chargée de personnages énigmatiques ou caricaturaux, révélant les splendeurs et les misères de notre condition humaine.

Certains auteurs semblent immortels, d’autres sombrent dans l’oubli. Après un temps, qu’en reste-t-il ? Dans sa série mensuelle Faut-il relire… ?, Le Devoir revisite un de ces écrivains avec l’aide d’admirateurs et d’observateurs attentifs. Succès planétaire et indémodable, « Le Petit Prince » jette-t-il une ombre persistante sur l’oeuvre d’Antoine de Saint-Exupéry ?

Antoine de Saint-Exupéry (1900-1944) a traversé la première moitié du XXe siècle en avion. La seconde, malgré sa mort, porte son empreinte indélébile grâce à un conte dans lequel petits et grands se retrouvent, se reconnaissent, le revisitant sans cesse. C’est ce qui explique en partie le succès phénoménal du Petit Prince, d’abord publié en anglais et en français aux États-Unis en 1943, puis en France en 1944, rivalisant avec la Bible comme l’ouvrage le plus lu sur la planète. Les chiffres donnent le vertige : plus de 300 traductions en différentes langues et différents dialectes, plus de 150 millions d’exemplaires vendus depuis sa parution, et près de 5 millions chaque année encore aujourd’hui.

L’écrasement d’un aviateur en plein désert et sa rencontre avec un garçon blondinet, espiègle, philosophe et venant d’une autre planète constitue la toile de fond de cette fable chargée de personnages énigmatiques ou caricaturaux, révélant les splendeurs et les misères de notre condition humaine. Écrit et dessiné par Saint-Exupéry en exil, malade et amer, aux États-Unis alors que fait rage la Deuxième Guerre mondiale en Europe, Le Petit Prince allait devenir tout à la fois son testament, le diamant de sa couronne et rapidement le baobab cachant le reste de son oeuvre littéraire. On en voit d’ailleurs quelques-uns — leur présence envahissante évoquerait pour Saint-Exupéry l’omniprésence du nazisme — dans ce conte capable de susciter les émotions, et les analyses, les plus diverses.

Le point de vue d’un maître de l’image

« Les dessins de Saint-Exupéry ne sont pas de ceux qui invitent les spectateurs à pénétrer dans l’oeil de l’artiste. Ce ne sont pas non plus, sur le plan technique, des oeuvres ciselées ou parfaitement construites. […] Ces dessins sans égal du Petit Prince s’imposent à nous comme des instants miraculeux qui cristallisent, sous une forme visible, l’esprit même de leur auteur. Alors, quelle signification a donc ce livre ? Il est marqué du signe du souvenir. Il a été conçu pour qu’on se souvienne d’un être d’exception. »
 

- Hayao Miyazaki, réalisateur de Princesse Mononoké et du Château ambulant

Pour Thomas De Koninck, de son enfance à aujourd’hui, Le Petit Prince revêt une importance particulière. Invité par son père, Charles De Koninck, à prononcer une conférence au Palais Montcalm de Québec au printemps 1942, l’auteur déjà célèbre de Courrier Sud, Vol de nuit et Terre des hommes passe la soirée avec la famille et les amis des De Koninck, mais préfère jouer, accroupi, avec les enfants, dont le petit Thomas, alors un garçon blond qui ne cessait de poser des questions… Beaucoup ont cru le reconnaître dans le Petit Prince, une chose qui amuse et émeut encore, 80 ans plus tard, le professeur de philosophie de l’Université Laval.

Éloge du cher disparu

La disparition de Saint-Exupéry au-dessus de la Méditerranée le 31 juillet 1944 aux commandes de son Lightning P38 fut un choc pour le jeune Thomas et sa famille, qui cultive depuis sa mémoire, revisitant régulièrement son univers… et pas juste Le Petit Prince. « Il a bâti une grande oeuvre tout en étant un homme d’action, en participant à des combats, souligne le coauteur, avec Christine Michaud, de Le Petit Prince est toujours vivant (Édito, 2020). Déjà, dans Citadelle, qui nous fait comprendre une bonne partie de ses livres, dont Le Petit Prince, il écrit : “L’enfant n’est que celui qui te prend par la main pour t’enseigner.” »

Quelques citations

« Je suis de mon enfance comme d’un pays »

— Antoine de Saint-Exupéry, Pilote de guerre

« Ainsi, du sommet de la tour la plus haute de la citadelle, j’ai découvert que ni la souffrance, ni la mort dans le sein de Dieu, ni le deuil même n’étaient à plaindre. Car le disparu, si l’on vénère sa mémoire, est plus présent et plus puissant que le vivant. »

— Antoine de Saint-Exupéry, Citadelle

« La terre nous en apprend plus long sur nous que tous les livres. Parce qu’elle nous résiste. L’homme se découvre quand il se mesure avec l’obstacle. Mais, pour l’atteindre, il lui faut un rabot, ou une charrue. Le paysan, dans son labour, arrache peu à peu quelques secrets à la nature, et la vérité qu’il dégage est universelle. De même l’avion, l’outil des lignes aériennes, mêle l’homme à tous les vieux problèmes. »

— Antoine de Saint-Exupéry, Terre des hommes

Hugo Latulippe a lui aussi beaucoup appris en fréquentant Saint-Exupéry à la faveur du documentaire L’invisible essence. Le Petit Prince (2018). Il a convié plusieurs écrivains (Catherine Mavrikakis, Dany Laferrière, Éric-Emmanuel Schmitt, etc.), ainsi que les biographes Alain Vircondelet et Stacy Schiff, « les deux plus solides sur son oeuvre », à revisiter cette fable. Dans le film, les avis sont contrastés, Mavrikakis parlant de « soupe morale », et l’acteur Emmanuel Schwartz, y ayant vu plus jeune un curieux croisement entre la vie de Jésus et l’errance des Juifs dans le désert, a une vision beaucoup plus nuancée aujourd’hui.

Quant à celle du réalisateur d’Alphée des étoiles et Je me soulève, elle fut enrichie grâce à un accès privilégié aux archives de l’écrivain et de sa famille, « si passionnantes que j’aurais pu faire un long métrage », regrette Hugo Latulippe. Son admiration n’a d’ailleurs fait que grandir en découvrant à quel point Saint-Exupéry avait « repoussé les limites et les frontières, pas kamikaze, mais prêt à faire face à la mort ». Quant à ses livres, ils teintaient déjà son parcours de jeunecinéaste, celui du temps de la célèbre Course destination monde et ses multiples déclinaisons diffusées sur les ondes de la télévision de Radio-Canada entre 1976 et 1999.

Un homme qui divise

« Avant de m’intéresser au Petit Prince, ce qui me rattachait à Saint-Exupéry, c’est Vol de nuit, et Terre des hommes… comme bien des participants de la Course, se souvient Hugo Latulippe. Cette importance d’aller à la rencontre des peuples, de s’attarder à la spécificité de chaque personne rencontrée, ça relevait de l’universel. » Or, celui qui a effectué son premier vol dès l’âge de 12 ans en juillet 1912 ignorait alors que sa double passion pour l’écriture et l’aviation susciterait de l’animosité dans les deux camps : le milieu littéraire français, malgré les consécrations, voyait en lui un dilettante ; chez les pilotes, on le percevait comme un prestidigitateur levant le voile sur ses trucs.

L’hostilité ne fut pas immédiate, précise Bernabé Wesley, professeur de littérature française à l’Université de Montréal et spécialiste du roman français du XXe siècle. « Ses camarades savaient qu’il écrivait depuis L’aviateur, sa première grande nouvelle, et Courrier Sud. Mais Vol de nuit, l’obtention du prix Femina en 1931, suivi d’un grand succès littéraire, ils ne les lui pardonneront pas. Saint-Exupéry va en souffrir parce qu’il célèbre dans ses livres les valeurs de sacrifice et de solidarité [parmi les pilotes], et il fait l’expérience amère d’amitiés rompues, de rumeurs qui courent à son sujet. »

Photo: Agence France-Presse Antoine de Saint-Exupéry pendant la guerre d'Espagne (1936-1939)

Cela ne l’empêchera pas de poursuivre ses deux grands rêves et de faire, « d’oeuvre en oeuvre, une épopée de l’aviation, en soi quelque chose d’assez unique », souligne Bernabé Wesley. Entre les deuils douloureux (son père, plus tard son frère François et de grands amis aviateurs, dont Henri Guillaumet, disparu en 1940, lui aussi au-dessus de la Méditerranée), ses amours malheureuses (dont son mariage à la fois fusionnel et déchirant avec la Salvadorienne Consuelo Suncin, dont on dit qu’elle est la fameuse rose du Petit Prince) et de multiples accidents lui empoisonnant la vie, Saint-Exupéry persiste et signe.

Cette persévérance lui permettra d’écrire ce que plusieurs considèrent comme son livre le plus percutant, Pilote de guerre, un pavé dans la mare de la Deuxième Guerre mondiale, « un livre de résistance, politique, qui pose la question des valeurs sur lesquelles va être fondée la France après la guerre, et surtout comment on la fait », explique Bernabé Wesley. Un immense succès aux États-Unis… qui déchira les Français. « Les intellectuels collaborationnistes s’indignaient qu’il paraisse en France — le héros était juif — et Charles de Gaulle, dont Saint-Exupéry se méfiait tout autant que de Philippe Pétain, le fit interdire en Algérie et dans la France libre. »

Si certains préfèrent Citadelle, dont Thomas De Koninck (« C’est un chef-d’oeuvre, une réflexion philosophique de haut niveau, qui n’est pas assez lu »), tous s’accordent sur le caractère incontournable et intemporel du Petit Prince, livre qui revêt un aspect quasi mythique puisque sa parution en France coïncide avec la disparition de son auteur. Et dans des circonstances dont les zones d’ombre ne sont pas encore toutes éclairées. Saint-Exupéry était déjà mondialement connu, sa mort est un mystère héroïque, et ce conte l’aura rendu éternel

Extrait du Petit Prince

« Les hommes n’ont plus le temps de rien connaître. Ils achètent des choses toutes faites chez les marchands. Mais comme il n’existe point de marchands d’amis, les hommes n’ont plus d’amis. »



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