Gallimard: un demi-siècle de littérature jeunesse

« Quand Gallimard Jeunesse a démarré, les collections s’adressaient à des enfants qui savaient lire […] Aujourd’hui, notre public va des bébés jusqu’aux jeunes adultes, et même des adultes qui ont gardé leur âme d’adolescents », indique la présidente Hedwige Pasquet.
Marie-France Coallier Le Devoir « Quand Gallimard Jeunesse a démarré, les collections s’adressaient à des enfants qui savaient lire […] Aujourd’hui, notre public va des bébés jusqu’aux jeunes adultes, et même des adultes qui ont gardé leur âme d’adolescents », indique la présidente Hedwige Pasquet.

Fondée en 1972 par Pierre Marchand et Jean-Olivier Héron, Gallimard Jeunesse voit rapidement arriver en ses murs Hedwige Pasquet, aujourd’hui présidente de la prestigieuse maison. Profitant de son passage au Québec qui coïncide avec les 50 ans de la maison d’édition, Le Devoir a tendu l’oreille à cette grande dame qui raconte avec enthousiasme et sérénité le chemin parcouru.

Si quelques livres pour enfants, dont Macao et Cosmage ou l’expérience du bonheur d’Edy Legrand, Les contes du chat perché de Marcel Aymé ou encore Le Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry, ont enrichi le catalogue Gallimard dans la première partie du siècle dernier, la création du département jeunesse dans les années 1970 donne le coup de pouce initial au secteur.

« Quand Pierre Marchand et Jean-Olivier Héron ont eu ce projet de se consacrer à la littérature jeunesse […] ils voulaient donner le goût du livre et de la lecture aux jeunes en puisant dans le fond des Éditions Gallimard que vous imaginez bien, très riche […], mais surtout leur donner envie de lire en leur offrant des livres dans une présentation très soignée […] », raconte la présidente au bout du fil. Ainsi, les jaquettes des romans de Bosco, de Kessel, d’Hemingway et de Doyle ont été illustrées par Étienne Delessert, Enki Bilal ou Georges Lemoine dans la collection 1000 soleils.

Depuis cette époque, la société s’est transformée et a nécessairement modifié le travail d’éditeur. Parmi les changements, il y a d’abord, nous dit Hedwige Pasquet, le lecteur lui-même. « Quand Gallimard Jeunesse a démarré, les collections s’adressaient à des enfants qui savaient lire […] Aujourd’hui, notre public va des bébés jusqu’aux jeunes adultes, et même des adultes qui ont gardé leur âme d’adolescents. »

Oeuvres marquantes

Parmi les nombreux titres qui forment le catalogue de Gallimard Jeunesse, difficile pour la présidente de pointer quelques oeuvres marquantes. Un crève-coeur, lance-t-elle au bout du fil. N’empêche que, depuis 1972, quelques titres en ont posé les jalons. Depuis La belle lisse poire du prince de Motordu de Pef jusqu’à Alma de Timothée de Fombelle, la liste témoigne de son évolution.

La belle lisse poire du prince de Motordu, publié en 1980, met en lumière « la volonté de Gallimard Jeunesse de pousser les choses un peu plus loin. C’était un texte qui allait à l’encontre de ce qui pouvait être lu ou de ce que les gens imaginaient pouvoir être lu par les enfants. Parce qu’on […] jouait sur les mots, l’orthographe […] », explique la présidente, qui se rappelle tout en souriant qu’à l’époque, la correctrice qui travaillait sur le roman avait malencontreusement rétabli l’orthographe de tous les mots, avant de comprendre l’idée.

Hedwige Pasquet souligne aussi la collection « Un livre dont vous êtes le héros » chez Folio junior, une branche de Gallimard, qui a pu compter sur le bouche-à-oreille des enfants pour obtenir son succès. Elle ajoute également « Les yeux de la découverte », une série documentaire avec photographies prises en temps réel dans les studios.

Dans les années 1990, elle retient l’année 1998 marquée par Les royaumes du Nord de Philip Pullman, Harry Potter à l’école des sorciers de J. K. Rowling ainsi que Junk de Melvin Burgess. Des titres qui ont été, raconte-t-elle, « une sorte de coup de poing qui a accéléré toute cette littérature pour adolescents ».

Dans les années 2000, on retient la collection « Mine de rien » de Catherine Dolto, qui s’adressait aux petits en abordant des sujets différents et actuels. Pasquet souligne ensuite l’idée d’un concours du premier roman jeunesse, lancée en 2010. Elle raconte qu’une heure avant la clôture du concours, ils ont reçu le manuscrit de La passe-miroir de Christelle Dabos. « Ça a été un coup de coeur, et pas besoin de vous dire qu’elle a gagné ce concours du premier roman. Nous connaissons tous le succès qu’elle a connu depuis. » Enfin, elle ne manque pas, bien sûr, de nommer Timothée de Fombelle, avec Alma, un grand auteur qui sortira d’ailleurs un nouveau titre cet automne, Les 101 façons de lire tout le temps, illustré par Benjamin Chaud.

Le contenu des ouvrages a lui aussi été modulé, la littérature jeunesse étant, dit la présidente, « une véritable éponge de l’évolution de la société ». « Et j’oserais prétendre aussi que nous avons une certaine influence sur la société. Par exemple, Harry Potter a vraiment changé beaucoup d’habitudes. Il a beaucoup fait lire. Et ce qu’on dit moins, c’est que J. K. Rowling a aussi fait écrire […] Elle a inspiré beaucoup d’auteurs. » Timothée de Fombelle et Christelle Dabos en tête.

Pasquet affirme d’ailleurs que le métier d’éditeur est aujourd’hui beaucoup plus complexe qu’il y a 50 ans. « C’est un travail qui va de l’artisanat à l’industriel, donc ça nous amène à faire le grand écart. » L’informatique, Internet et les réseaux sociaux ont particulièrement transformé la façon de travailler, mais surtout, ils ont permis aux éditeurs de se rapprocher des lecteurs. « Pendant très longtemps, l’éditeur n’était pas en contact direct avec les lecteurs, sauf s’il allait dans les salons, dans les conférences, les libraires, etc. Or, aujourd’hui, Internet est une mine d’informations pour nous. Ne serait-ce que pour voir les commentaires qui sont faits sur les ouvrages, pour déceler des tendances, voilà. Mais aussi, nous pouvons nous adresser directement à notre public à travers les réseaux sociaux […] pour l’alerter sur nos publications à venir, nos projets, pour qu’ils puissent aller en librairie. »

Être près des lecteurs

 

Être proche de ses lecteurs, leur offrir des histoires qui les touchent, reste un élément cher à la maison. La présidente parle notamment de Melvin Burgess, un auteur qui a joué un rôle important dans cette volonté de s’adresser aux jeunes. « Nous avons publié Junk en 1998 […] Burgess était un grand auteur. Il disait que, si on veut que les jeunes lisent, il faut leur donner des sujets qui les intéressent. » L’éditrice explique qu’il était de leur responsabilité de publier ce roman.

Suivra Lady : ma vie de chienne et d’autres titres tout aussi porteurs. « Nous n’avons pas de tabous. On a une collection comme Scripto, par exemple, où nous abordons le viol, l’inceste, les premiers émois amoureux, les genres. Il y a tous les sujets. Ce qui est important pour nous, c’est de rencontrer des auteurs sincères. Nous ne faisons pas de provocation, nous ne prenons pas parti. Et ces ouvrages peuvent être utiles à des jeunes qui se rendent compte qu’ils ne sont pas isolés dans leur situation […] Ça peut les aider indépendamment de tout le plaisir de lecture qui est pour nous le premier objectif. Développer le plaisir de la lecture et provoquer la rencontre du livre et de l’enfant. »

Cette capacité à discerner les tendances, à savoir s’adapter au lectorat, est d’ailleurs ce qui fait la force et le succès de Gallimard Jeunesse. La présidente raconte que la maison souhaite aussi donner aux jeunes les possibilités de comprendre, « de se forger eux-mêmes un esprit critique, et de ne pas toujours succomber à la cancel culture. Il y a une chose qui est très importante pour nous, et c’est de défendre la liberté de penser. Donc, toutes ces tendances actuelles qui sont malheureusement une caractéristique de notre société, il est de notre responsabilité de les traiter dans nos ouvrages ».

Et tout ce parcours raconté par Hedwige Pasquet prend vie dans un livre anniversaire sur les 50 ans de Gallimard Jeunesse écrit par Marie Lallouet, et qui sera bientôt disponible. Une belle façon de faire reconnaître la littérature jeunesse comme étant avant tout de la littérature. Un objectif qui reste omniprésent dans la démarche de la présidente.

Gallimard Jeunesse : 50 ans, 1972-2022

Marie Lallouet, Gallimard Jeunesse, Paris, 2022, 384 pages



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