Regarder en avant

« Le titre du livre signifie, en atikamekw, “regarder en avant”, indique le chef atikamekw Sipi Flamand. Je ne propose pas de programme politique. C’est davantage une réflexion sur notre avenir. Comment les jeunes générations vont-elles pouvoir [ou pas] faire entendre leur voix ? »
Photo: Renaud Philippe Archives Le Devoir « Le titre du livre signifie, en atikamekw, “regarder en avant”, indique le chef atikamekw Sipi Flamand. Je ne propose pas de programme politique. C’est davantage une réflexion sur notre avenir. Comment les jeunes générations vont-elles pouvoir [ou pas] faire entendre leur voix ? »

Sipi Flamand a les deux pieds bien ancrés dans sa communauté. Cinéaste et danseur de pow-wow à ses heures, il est aussi, à 32 ans, le nouveau chef de Manawan, l’une des trois communautés atikamekw du Québec. Il vient tout juste de publier un essai, Nikanik e itapian. Un avenir autochtone « décolonisé », un ouvrage riche en réflexions et en confidences.

Cette figure bien connue des Atikamekw, dont le nom traditionnel quasi prédestiné Miaskom Sipi signifie « à la rencontre de deux rivières », s’est fait élire au conseil de bande en août dernier avec la promesse d’apporter un vent de fraîcheur. Son arrivée a, en effet, coïncidé avec un changement de garde au sein de sa communauté.

« La population voulait donner la chance à une nouvelle forme de gouvernance, plus dynamique et réactive », explique Sipi Flamand, en entrevue au Devoir. « J’ai accepté cette responsabilité pour faire avancer les choses. »

La publication de son essai s’inscrit d’ailleurs dans la démarche du jeune militant d’offrir un mode de pensée libéré des carcans institutionnels dans lequel les enjeux autochtones, mais aussi l’autodétermination et la reconnaissance des droits ancestraux, seraient mis au premier plan.

« Le titre du livre signifie, en atikamekw, “regarder en avant”, indique-t-il. Je ne propose pas de programme politique. C’est davantage une réflexion sur notre avenir. Comment les jeunes générations vont-elles pouvoir [ou pas] faire entendre leur voix ? »

Non à une réconciliation à sens unique

Que les lecteurs ne se fient pas au nombre de pages de l’ouvrage — moins d’une centaine — présenté comme un pamphlet. Car aussi court que soit son essai, Sipi Flamand y partage un discours personnel, profond et puissant sur la condition des peuples autochtones à l’ère de la réconciliation.

« Je reconnais les démarches de guérison qui sont faites par rapport à la réconciliation, en particulier ce qui s’est passé au temps des pensionnats pour Autochtones. Il reste que la réconciliation qu’on nous propose, c’est comme une sorte d’imposition à sens unique. On nous demande d’oublier le passé, alors que, nous, on demande l’écoute, la reconnaissance de nos droits. »

Avant de parler de réconciliation, l’auteur propose la restauration de « la pensée politique autochtone », la mise en place de nouvelles perspectives juridiques afin de « décoloniser les consciences ». Il préconise avant tout l’ouverture et l’esprit critique, car seul un changement de paradigme est nécessaire pour rétablir, selon ses propres mots, « un environnement juste, équitable et respectueux ».

« Malgré les systèmes que l’on nous a imposés au fil du temps, il faut changer nos approches et nos relations avec les autorités. Cela peut se faire collectivement de plusieurs façons. Je suggère de mettre en place une véritable confédération autochtone souveraine qui puisse modifier les rapports de force avec les différents ordres de gouvernement et la société en général. »

L’auteur rappelle que plusieurs structures politiques encore existantes, comme les conseils de bande, les réserves ou la Loi sur les Indiens, demeurent des « créa­tions coloniales », conçues par le gouvernement fédéral et qui, selon lui, vont souvent en contradiction avec les valeurs, la philosophie ou les modes de gouvernance issus des Premières Nations.

« Les aînés, les femmes et les jeunes doivent reprendre leur place dans les discussions et les décisions qui impliquent les communautés, soutient-il. À Manawan, j’ai pris, par exemple, l’initiative d’organiser un forum pour favoriser la participation de la population à la vie communautaire. »

Sipi Flamand n’appelle pas à l’affrontement, mais mise plutôt sur le dialogue, espérant l’ouverture des autorités politiques et l’implication des jeunes des communautés. « C’est par des négociations que l’on va pouvoir s’entendre. Les fondements sont là, ils existent. Le temps est maintenant venu d’agir pour défendre nos traditions, pour qu’elles soient rétablies, mais aussi revitalisées. »

Utopie et dystopie

 

Tout en puisant dans la mythologie et la cosmogonie autochtones, l’auteur s’interroge sur plusieurs défis contemporains, comme la protection de l’environnement et la souveraineté dans les territoires ancestraux, le Nitaskinan pour les Atikamekw. « Le Canada a été fondé sur les terres des premiers peuples. Nos aînés possèdent des savoirs uniques sur les territoires. Quand il s’agit d’exploiter nos ressources, on ne fait qu’être consultés sur des décisions déjà prises auparavant. »

Pourtant, Sipi Flamand ne voit pas d’amélioration sans la reconnaissance des savoirs autochtones et la coopération écologique. Il revient sur la « prophétie des Sept feux », un concept commun à toutes les nations autochtones en Amérique du Nord qui veut qu’avant de prendre une décision, les communautés soient appelées à réfléchir aux conséquences que peut avoir celle-ci sur les prochaines générations. « Imaginez si les pouvoirs publics de la planète prenaient en compte cette philosophie ; le monde serait totalement différent aujourd’hui. »

L’essai se fait à la fois utopique et dystopique en imaginant divers scénarios, certains optimistes, d’autres pessimistes. Quel sera notre avenir dans 10 ans, 25 ans ou 50 ans ? s’interroge l’auteur. Il espère, entre autres, que les nations autochtones seront reconnues comme peuples fondateurs, que les langues des premiers peuples seront enseignées dans toutes les écoles du pays. « Oui, je me permets d’être un peu rêveur, indique-t-il. Mais rien n’est écrit, tout est possible. »

Le pire aussi est envisagé, mentionne-t-il, ajoutant qu’il y aura des décisions prises par la société canadienne et québécoise qui pourront aller à l’encontre des droits autochtones. « Les Premières Nations peuvent également prendre des décisions négatives sur leur propre bien-être. C’est pourquoi nous devons planifier et tenter le mieux possible de prévoir les directions que l’on veut prendre. »

Nikanik e itapian

Sipi Flamand, Éditions Hannenorak, Wendake, 2022,80 pages



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