Chante encore

Illustration: Marin Blanc

— Est-ce que ça t’est déjà arrivé, toi, soudainement et sur une longue période, de ne plus être capable d’écouter de musique ?

Je suis chez mon amie Melissa Maya, qui occupe cette rubrique un week-end sur quatre avec ses hommages aux petits délices de l’existence. On s’apprête à dévorer un mac’n cheese préparé avec ma citrouille d’Halloween et sa salade au melon d’eau. On n’a placé aucun disque sur la table tournante ; le silence plane et c’est pas notre genre.

Depuis que mon papa est parti en juin, je n’arrive plus à écouter de musique. Chaque fois que j’essaie, c’est comme si je recevais une décharge électrique. Le voltage est trop élevé pour ce que je suis capable d’absorber. Il y a trop de mélancolie, trop d’intensité dans les chansons que j’aime.

Maya habite à une toune et demie de chez moi. J’ai passé dix minutes à essayer de trouver quelque chose à me glisser dans les oreilles avant de partir. Rêver mieux, de Daniel Bélanger, me semble que ça me ferait du bien. Je sors dans la ruelle et dès les premières mesures de guitare, je fige. La voix s’élève : « Se quitter est trop difficile / Te quitter est trop difficile ». OK non stop ! J’arrête tout. On se reprendra.

— Oui, ça m’est arrivé après ma séparation, pendant plusieurs mois. Mais c’est revenu, garde espoir !

Je me souviens qu’au concert de Jean-Michel Blais l’été dernier durant le Festival international de jazz, moi qui ne pleure presque jamais, j’ai braillé ma vie, une fontaine. C’était trop de beauté et parfois la beauté blesse. Ouf, je n’étais pas prête.

Depuis le grand départ de mon pops, le seul genre dont j’ai envie, de temps en temps mais pas trop souvent, c’est de soul. Dans la section « Disques écoutés récemment » de ma plateforme en ligne, Aaron Frazer est indélogeable, il y a un peu d’Alabama Shakes et d’Al Green, un soupçon de Michael Kiwanuka, Horsepower For the Streets de Jonathan Jeremiah est en train de se frayer une place. Curtis Mayfield et Leon Bridges sont malheureusement trop de bonne humeur et enthousiastes pour moi, mais Dusty Springfield et Otis Redding se retrouvent de temps en temps sur le tourne-disque. La soul chatoyante, un genre que mon père n’écoutait à peu près pas, est mon safe space musical, mais à très petites doses.

En plus d’être un grand lecteur, cet homme a été tout un mélomane. Quand j’étais petite, on a tripé ensemble sur la folie de Raôul Duguay, sur Le chanteur de pomme en particulier. Une fois, il m’a emmenée voir un concert de Gilles Vigneault et à la fin, j’avais surmonté ma gêne pour aller lui demander d’autographier ma cassette. Dans les années 1980, on a eu un grand coup de foudre pour Marjo (j’ai découvert récemment que je connais par coeur son catalogue entier ; jamais ses chansons n’ont quitté ma mémoire). Je me souviens très bien de la première fois qu’on a entendu Jean Leloup : c’était à l’émission Beau et chaud, tout de suite on avait été intrigués par le personnage et mon père était revenu le lendemain avec la cassette de Menteur. Plus tard, il m’a initiée au blues avec le Stephen Barry Band au Medley sur Saint-Denis. Souvenir de ma fascination d’enfant devant son vinyle Voulez-vous de ABBA — que j’ai racheté usagé récemment chez un disquaire, pour le kick de regarder la pochette. Je crois qu’il préférait les Rolling Stones aux Beatles. De Félix Leclerc à Joe Bocan, il écoutait de tout ou presque. Et c’est comme si en me quittant, mon père avait emporté toute la musique, me laissant seule avec le silence et la soul.

Marcher dans la ville l’automne en écoutant de la musique me manque. Je sors de chez Maya, il est encore tôt, on est lundi après tout. Dehors c’est mai en novembre — tiens ça me fait penser, je n’ai même pas écouté le nouvel album de Bélanger, Mercure en mai. Je retourne à Rêver mieux et syntonise Chante encore. Clochettes, une petite base groovy, la voix d’une femme qui ondule comme une algue au fond du fleuve, le dosage doux-amer me semble acceptable. « Je rêve de silence / Et de paix dans tout mon être ». Un chemin. J’ai trouvé un chemin pour y retourner. Je sais qu’il faudra avancer lentement, mais déjà je souris.

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