Émile Proulx-Cloutier: la réapparition des lucioles

L’auteur participera à l’Heure du conte avec Émile Proulx-Cloutier le 20 novembre, à Quand l’amour nous est conté le 27 novembre et il tiendra une séance de dédicaces le 27 novembre au Salon du livre de Montréal.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir L’auteur participera à l’Heure du conte avec Émile Proulx-Cloutier le 20 novembre, à Quand l’amour nous est conté le 27 novembre et il tiendra une séance de dédicaces le 27 novembre au Salon du livre de Montréal.

Avez-vous déjà vu Émile Proulx-Cloutier avec un chapeau ? Lequel était-ce ? Acteur, réalisateur, monteur, scénariste, metteur en scène, auteur-compositeur-interprète, père et amoureux, notamment, il ne chôme pas. Curieux, insatiable et talentueux, il ajoute ces jours-ci une nouvelle expérience à son arc : la publication d’un livre. Dans la foulée de la parution de l’album illustré Le grillon et la luciole, Le Devoir l’a rencontré, dans une librairie de l’avenue du Mont-Royal.

Ce jour-là, il portait une simple casquette. Le soleil irradiait sa lumière — ou était-ce celle des livres ? —, et tandis que novembre retournait en été, le presque quadragénaire s’offrait un retour en enfance. Par le biais de ce livre jeunesse, d’abord, mais aussi en accédant aux désirs enfouis en lui depuis toujours : « C’est vrai qu’à travers mes divers projets, c’est comme s’il y avait plusieurs enfants en moi qui ont des désirs, non pas contradictoires, mais cumulés, et que je ne voulais pas négliger. » Émile Proulx-Cloutier est occupé, certes, mais il est aussi résolument disponible. Et engagé.

Retour aux sources

 

L’idée d’illustrer sa populaire chanson Le grillon et la luciole est venue de l’éditeur (Planète rebelle), mais la reprendre pour ses qualités narratives était, pour l’auteur, absolument naturel : « C’est parce qu’on m’a envoyé la balle que je l’ai prise au bond, mais en fait, ça m’a ramené à l’origine première de la chanson. C’est pas un spin-off de la chanson, mais un retour à la semence du texte, qui était de faire un conte écrit, pour enfants. Et c’est probablement parce que mon idée originale a teinté l’écriture, rendant la chanson visuelle et narrative, qu’on entend la fée Clochette tourner la page entre chaque quatrain. Parce que ça a été écrit comme ça. »

Il faut dire que, de façon générale, il construit ses chansons comme des histoires : « Mes chansons sont travaillées comme ça : à la manière de ce qu’on appelle des storyboards au cinéma. C’est-à-dire de placer les angles, les images, de réfléchir à où on est, où se trouvent les personnages, et de faire avancer la chanson avec des pivots. »

Ainsi, que ce soit dès sa première interprétation sur scène, au Festival en chanson de Petite-Vallée, en 2011, ou aux centaines d’itérations depuis, Émile Proulx-Cloutier chante Le grillon et la luciole en imaginant un film : « J’ai toujours le film de la chanson qui joue dans ma tête quand je suis en spectacle, et le choix des illustrations pour l’album a rafraîchi ce film-là. »

Une chanson dévoilée

 

En plus du bonheur fertile de voir ses mots illustrés par l’imaginaire d’Élise Kasztelan, l’auteur souligne le petit choc né de la lecture du texte, une fois défait de sa musique : « C’est particulier d’avoir à faire l’exercice d’une chanson que j’ai portée pendant plus de dix ans, que j’ai chantée des centaines de fois, et de soudainement lui enlever un élément. »

Au retrait de la musique — qui distillait une joie inhérente à son rythme entraînant — s’ajoute la conscience du public ciblé, jetant alors une nouvelle lumière sur le texte : « La mélancolie du texte est apparue plus fortement. Je n’ai pas peur de la mélancolie, mais là, je me suis imaginé comme parent, allongé avec mon enfant le soir avec le livre, et j’ai vu l’échange qu’il pourrait susciter. »

C’est alors qu’il a proposé d’ajouter un prélude et une finale à la chanson, « non pas pour colmater le caractère cruel de cette histoire-là, mais pour ouvrir des portes, ne serait-ce que pour que ton enfant ait le goût à la suite du monde au moment où tu lui souhaites bonne nuit ».

Les enfants sont capables d’envisager la complexité du monde, le vertige, les grandes imperfections de ce qui fait nos vies.

Ayant grandi avec ces contes traditionnels dont la cruauté a été gommée, il lui importait de laisser les enfants faire leur propre chemin : « Souvent, dans certains récits traditionnels, on se fait dire c’est quoi la bonne et la mauvaise issue, et je pense que ça a pu polluer certains imaginaires. »

Émile Proulx-Cloutier tient les enfants en haute estime, et il compte bien s’adresser à eux en respectant leur sensibilité et leur intelligence : « Les enfants sont capables d’envisager la complexité du monde, le vertige, les grandes imperfections de ce qui fait nos vies. Ça ne veut pas dire d’être déprimant avec eux, mais de leur laisser accès à leur propre profondeur et qu’ils n’en aient pas peur. »

Des enfants sages

 

Fable d’un amour qui s’étiole, distrait par l’attrait de la nouveauté, Le grillon et la luciole rejoint habituellement un public adulte. Parce qu’en littérature jeunesse, les séparations amoureuses sont le plus souvent abordées par le prisme des conséquences qu’elles engendrent chez les enfants, la proposition induit ici une nouveauté rafraîchissante. Or, pour l’artiste, le sujet n’est en rien réservé à l’âge adulte.

« Moi, j’ai le souvenir, enfant, d’être amoureux aussi tôt qu’à la maternelle, se souvient-il. C’était pas nécessairement une affaire de couple, mais l’idée d’être attiré par d’autres, couplé à la peur du rejet. Alors d’être capable d’embrasser cette part de soi, cet élan pour l’autre, qui se concrétise ou non, pour de bonnes ou de mauvaises raisons… Il y a une part à l’intérieur de l’enfant qui est capable d’avoir une vue large sur les sentiments humains, même si les mots ne sont pas encore là. »

Le père de trois enfants revient sur l’importance de nourrir les plus jeunes avec ce qui fait la vie vibrante, paradoxale et imparfaite, pour éviter qu’ils se braquent à jamais devant les obstacles qui les attendent : « Pour moi, la pire désillusion, c’est vouloir quelque chose qui n’est plus dangereux, qui n’est plus fragile, pour ne plus avoir mal. »

Émile Proulx-Cloutier, une fois de plus, nous invite à la vie, à ses déconvenues comme à ses opportunités, embrassant ses perpétuelles métamorphoses. Car même ce qui paraît inaliénable est, en définitive, fragile : « Même les schémas les plus traditionnels de nos vies ne sont pas cimentés. Ça demeure vivant, ça demeure fragile, et ça demande autant d’entretien qu’un jardin. Si on doit l’entretenir à tous les jours, c’est parce que c’est fragile. C’est correct que ce le soit. C’est pour ça que c’est beau. »

Le grillon et la luciole

Texte d’Émile Proulx-Cloutier, illustrations d’Élise Kasztelan, Planète rebelle, Montréal, 2022, 32 pages

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