«En mémoire de la mémoire»: mémoire effective

Maria Stepanova
Photo: Ekko von Schwichow Maria Stepanova

À la mort de sa vieille tante Galia, Maria Stepanova a dû vider son petit appartement de Moscou, véritable mausolée de l’encombrement, dédié au temps qui passe et à l’inutile. Un deux et demie rempli jusqu’à la gueule de piles de journaux jaunis, de collections de magazines et de colonnes de coupures de presse, où il ne restait qu’un « petit sofa avachi » pour s’asseoir, sous le regard de « carcasses desséchées » de téléviseurs posées dans les angles.

Elle est repartie avec un vrai butin : une série d’agendas couverts de notes fiévreuses, une sorte de chronique du quotidien couvrant plusieurs années. Deux gros sacs remplis de listes d’événements apparemment sans importance : l’heure du lever et du coucher, titres d’émissions télévisées, appels téléphoniques, menus. Tout ce qui remplissait ses journées.

Et rien d’autre. « Pas un mot sur ce qu’était cette vie, pas un mot sur elle-même et les autres, rien que des informations fractionnées et minutieuses, qui, avec une précision de chroniqueur, fixaient le cours du temps. » Comme la trotteuse d’une horloge qui laisserait des traces.

Mais c’était l’étincelle qui lui manquait, raconte-t-elle, pour amorcer le livre autour duquel elle tournait depuis 30 ans sans pouvoir l’écrire, fascinée depuis longtemps par les artéfacts familiaux et les arbres généalogiques.

En mémoire de la mémoire, le livre composite qui en résulte, est une sorte de docufiction qui mélange les époques, les sources et les genres. Issue d’une famille juive, des gens instruits sans avoir fait partie de l’intelligentsia, on n’y trouve ni combattants ni victimes des répressions, pas non plus de célébrités. Des médecins, des ingénieurs et des architectes, de simples « figurants de l’Histoire ».

À sa manière, en fouillant dans les armoires et dans les sacs, faisant parler les correspondances et les vieilles photographies, Maria Stepanova fouille ce qui lui apparaît comme une impossibilité même de la mémoire. « L’héritage du siècle, avec sa roue des changements, ruptures et autres violences perpétrées contre le réel, s’est finalement résumé à la reconstruction du passé, à la transformation de celui-ci en parc thématique sur les pelouses duquel un visiteur de l’avenir est en mesure de se promener. » Ce qui demeure particulièrement vrai aujourd’hui en Russie, il faut dire, où le rapport au passé, même récent, est loin encore d’être sain, voire apaisé.

Un livre sensible et érudit à la fois, plein de chemins de traverse, où on voit passer Roland Barthes, Charlotte Salomon et Susan Sontag, Vladimir Nabokov, Ossip Mandelstam et W. G. Sebald

Née en 1972 à Moscou, Maria Stepanova, qui est aussi une poète reconnue en Russie, a été journaliste, éditrice, fondatrice et rédactrice en chef d’une revue culturelle en ligne — Colta.ru, fermée en mars 2022 par les autorités russes. Elle a émigré, malgré elle, depuis quelques mois à Berlin. Son livre, publié en 2017 en Russie, prend aujourd’hui de nouvelles et troublantes résonances.

Un livre sensible et érudit à la fois, plein de chemins de traverse, où on voit passer Roland Barthes, Charlotte Salomon et Susan Sontag, Vladimir Nabokov (auteur d’un Speak, Memory), Ossip Mandelstam et W. G. Sebald.

À l’image de l’appartement de la tante de Maria Stepanova, En mémoirede la mémoire est un bric-à-brac dense et fascinant — et parfois aussi un peu statique — qui, à travers le prisme de sa propre histoire familiale, fait défiler sous nos yeux un siècle d’histoire russe intime et discrète.

En mémoire de la mémoire

★★★★

Maria Stepanova, traduit du russe par Anne Coldefy-Faucard, Stock, Paris, 2022, 592 pages

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