«Ils étaient l’Amérique»: ils nous ont accueillis en Amérique...

Serge Bouchard en compagnie de Marie-Christine Lévesque
Pedro Ruiz Archives Le Devoir Serge Bouchard en compagnie de Marie-Christine Lévesque

Il faudrait sans doute bien des livres pour raconter l’Amérique précoloniale, celle où les Colomb, Cartier ou Champlain ont mis les pieds sans trop savoir où ils arrivaient, sans en connaître les langues, les moeurs, les cultures.

Avant de rendre son dernier souffle, en 2021, l’anthropologue, animateur et écrivain Serge Bouchard a creusé dans sa grande érudition pour faire resurgir de l’histoire de grands personnages autochtones que le récit colonial s’est empressé d’enterrer et d’oublier.

C’est ainsi que paraît Ils étaient l’Amérique, le troisième tome de la série inspirée de l’émission radiophonique De remarquables oubliés, qu’il a entamé avec Marie-Christine Lévesque, décédée un an avant lui.

Avec ce livre, Bouchard vise à rendre aux leaders qu’étaient par exemple l’Iroquoien Donnacona, l’Algonquin Tessouat, le Wendat Kondiaronk, ou l’Outaouais Pontiac, le lustre et l’influence dont l’histoire officielle les a privés. Donnacona, par exemple, que Cartier a emmené en France après l’avoir kidnappé avec plusieurs autres Iroquoiens. Mort à Paris, dans l’ennui de son pays de lacs, de forêts et de fleuve, Donnacona, personnage tragique, aurait fini enterré dans une fosse commune, rue des Andouilles, selon ce que Rabelais fait dire à son personnage Pantagruel.

L’entreprise est ambitieuse. De la colonisation de l’Amérique, on a retenu essentiellement le point de vue, écrit, des Européens. Or, Cartier et Champlain ne parlant pas les langues autochtones, leur récit de l’histoire est forcément hasardeux. Ainsi, relève Bouchard, les Européens n’ont pas compris le rôle politique essentiel des mères de clan dans les communautés autochtones.

Assoiffés d’or plus que d’amitié

De toute façon, les explorateurs européens que Bouchard décrit sont bien davantage assoiffés d’or que d’amitié. Et notre ignorance d’aujourd’hui témoigne de leur indifférence.

De cette Amérique précoloniale, essentiellement absente des livres d’histoire, Serge Bouchard nous livre pourtant quelques secrets. Il raconte par exemple que l’île de Montréal était appelée par les autochtones l’île aux Morts, notamment parce que la montagne aurait joué un rôle dans l’ascension des morts vers l’au-delà. « Les archéologues ont d’ailleurs trouvé d’anciennes sépultures autochtones près de ce qui est devenu aujourd’hui le cimetière Notre-Dame-des-Neiges », écrit-il.

Frustré par notre manque de reconnaissance de la présence autochtone à l’arrivée des Européens, Serge Bouchard regrette que l’on ait nommé Saint-Laurent cette fabuleuse voie navigable, l’une des rares portes d’entrée vers l’intérieur des terres à partir de l’Atlantique.

« Ce fleuve grandiose aurait pu conserver les beaux noms amérindiens d’Hochelaga ou de Canada, mais les Français le baptiseront plutôt Saint-Laurent. […] Ce fleuve sera à jamais mal nommé. »

À jamais ? Qui sait si un vocable autochtone ne reprendra pas un jour ses droits sur le fleuve ? Serge Bouchard n’aura malheureusement pas vécu assez longtemps pour le voir. Sa très chère Marie-Christine Lévesque non plus.

Ils étaient l’Amérique

★★★★

Serge Bouchard et Marie-Christine Lévesque, Lux éditeur, Montréal, 2022, 277 pages

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