Catherine Lepage : avoir la tête dure

Catherine Lepage
Marie-France Coallier Le Devoir Catherine Lepage

Elle nous a raconté, avec franchise et sensibilité, sa dépression dans l’album 12 mois sans intérêt. Journal d’une dépression, paru en 2007. Dans Bouées, paru 13 ans plus tard, il était question de ses nombreuses quêtes pour trouver l’amour (et la coupe de cheveux qui va avec) à l’adolescence. Avec Voler au-dessus des trous, l’autrice Catherine Lepage s’intéresse, cette fois, au désir obsessionnel d’obtenir tout ce qu’elle souhaite et sur les conséquences d’avoir la tête dure. Très dure.

Alors, après s’être autant livrée avec ses deux premiers albums, Catherine Lepage avait-elle encore quelque chose à raconter ? Qu’avait-elle envie de nous dire ? « Je remets en question l’ambition puis la quête de l’atteinte de nos objectifs à tout prix. Oui, OK, c’est l’fun, ça motive d’avoir des buts, mais la ligne est mince, un moment donné, entre détermination et épuisement, tu sais. On est encore, je pense, dans une société de performance. Puis je veux un petit peu, à ma manière, témoigner, dire de faire attention, que c’est une arme à double tranchant. Il faut rester à l’écoute des signes. J’élève des enfants, aussi, et je suis très antiperformance, mais en même temps, tu ne peux pas niveler par le bas puis leur dire que c’est facile. Il faut faire des efforts, il faut avoir des objectifs. Alors, au final, c’est une question de dosage. »

Je remets en question l’ambition puis la quête de l’atteinte de nos objectifs à tout prix. Oui, OK, c’est l’fun, ça motive d’avoir des buts, mais la ligne est mince, un moment donné, entre détermination et épuisement, tu sais.

Et c’est ce que raconte l’autrice, justement, dans cet album où elle se met en scène elle-même, durant ce moment charnière entre la fin de l’adolescence et le début de l’âge adulte, où elle à tout à prouver. À ses professeurs, à ses collègues, à ses amis, à son père. Particulièrement à son père, parce qu’on sait que la pomme, elle ne tombe jamais très loin de l’arbre. « Ma grosse angoisse, c’était de le faire lire à mes parents, explique l’autrice. J’avais peur qu’ils le prennent mal. Je l’ai fait lire à mes soeurs en premier, puis ma grande soeur m’a demandé si je ne préférais pas attendre avant de la sortir. Attendre quoi ? Mais j’étais vraiment inquiète de leur réaction. »

Une inquiétude fondée, dans les circonstances, mais qui ne s’est pas avérée, au final. « Après sa lecture, la réaction de mon père a été de me demander qui ça pouvait intéresser. Il trouvait ça l’fun à lire, mais c’est parce qu’il était concerné. Il ne comprenait pas que quelqu’un d’autre puisse y trouver de l’intérêt. Je lui ai répondu qu’il y a plein de gens qui connaissent des Ronald, comme toi, et il y en a d’autres qui vont même se reconnaître eux-mêmes. Il est parti à rire et ça lui a fait du bien de comprendre qu’il n’était pas tout seul. »

La quête de la performance mène à la question du sexe : est-ce que les filles, et les femmes, ont un poids plus lourd à porter à cet égard ? Est-ce que cela fait partie de la fameuse charge mentale, dont on parle depuis maintenant quelques années ? « C’est un constat que j’ai fait il n’y a pas longtemps. Toute ma vie, je n’ai pas ressenti ce poids-là. Pour moi, c’était une question d’attitude plutôt que de sexe. Pourtant, le milieu de la pub, duquel je viens, ce n’est pas seulement une sphère à majorité masculine, c’est un environnement dans lequel perdure le préjugé que les hommes sont plus créatifs que les femmes. Mais à la maison, comme on était trois soeurs, je n’ai pas senti la comparaison avec les gars. J’avais pas un frère qui avait des privilèges auxquels je n’avais pas droit. C’est plus tard que j’en ai pris conscience, quand je me suis souvenue que, lorsque je travaillais en pub et que je rencontrais des clients, ils ne me regardaient pas, ils se concentraient sur mes collègues masculins. »

Un peu comme le personnage de Peggy, dans la série télé Mad Men, qui doit travailler plus fort que tous ses collègues masculins pour simplement obtenir le droit de faire son travail de créatrice publicitaire, d’être autre chose qu’une secrétaire, le rôle dans lequel la société des années 1960 la confinait. « Exactement. Et je ne m’en rendais pas compte. Pour moi, c’était normal, ça ne me fâchait pas, j’essayais juste plus fort. C’est la même chose en bande dessinée. Ça fait pas si longtemps que les filles en font, et ça a pris du temps avant que cela soit accepté. Pourtant, ce n’est pas parce qu’on est moins bonnes. Mais je pense que, peut-être, on fait les choses différemment parce que, pendant longtemps, il a fallu prouver qu’on était capables. »

Au final, il n’en demeure pas moins que la ligne est mince entre désir de réussite et une obsession qui frise l’acharnement, une ligne que Catherine Lepage a franchie au point de s’en rendre malade. Et c’est ce qui est si justement raconté, ici, avec sensibilité et intelligence, avec un dessin personnel et drôle, qui sert si bien le récit en nous permettant de le recevoir, sourire en coin pour certains, avec un rire jaune pour d’autres…

Voler au-dessus des trous

Catherine Lepage, La Pastèque, Montréal, 2022, 136 pages

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