Notre sélection de bandes dessinées du mois de novembre

Détail d’une planche de l’album « Le film de Sarah », de Caroline Lavergne
Photo: Nouvelle adresse Détail d’une planche de l’album « Le film de Sarah », de Caroline Lavergne

La bande dessinée de Caroline

Pour sa première bande dessinée, Le film de Sarah, l’autrice, conceptrice, animatrice et illustratrice Caroline Lavergne a fait ses bagages et est partie un mois à Schefferville avec pour objectif de nous raconter, à la manière d’un journal, le tournage de Nouveau-Québec (2021), premier long métrage de fiction de son amie Sarah Fortin, avec tous les aléas que cela comporte. On a donc affaire à un récit documentaire au trait très esquissé, rapide et d’une redoutable efficacité, dans lequel le temps est élastique et va au gré du rythme effréné d’un tournage presque impossible, étant donné les conditions, en territoire innu et naskapi. Outre le travail des artisans du cinéma, c’est le regard sensible et intelligent que Caroline Lavergne porte sur cette ville minière du Nord, éternelle mourante, si loin de tout, qui est le véritable moteur de l’album. Et, bien sûr, cette rencontre avec les habitants, majoritairement innus, qui se demandent s’ils ont vraiment envie de jouer dans un film…

François Lemay

 

Le film de Sarah
★★★
Caroline Lavergne, Nouvelle adresse, Montréal, 2022, 236 pages

 

 

Le temps est une spirale

Oh qu’il y a de la matière, dans Les rescapés de l’éternité, le nouvel album de Grégoire Bouchard (Planet Twist, Les 400 coups, 2001), auteur de qui Jean-Paul Eid (Le petit astronaute, La Pastèque, 2021) a déjà dit qu’il « [était] à la bande dessinée québécoise ce que David Lynch était au cinéma ». Ici, on retrouve son personnage de Bob Leclerc (Le cauchemar argenté et Terminus, la Terre, Mosquito, 2017), un ancien pilote de chasse qui vit dans un Montréal City des années 2050, un univers que l’on pourrait décrire comme un genre de fantasme uchronique scientifico-optimiste, plus blanc que blanc, directement issu du cerveau d’un auteur de science-fiction misogyne des années 1950. Au centre de cette intrigue ? Le chanteur, acteur et pilote de course Jim Flash, prototype parfait du héros américain du début des trente glorieuses, amalgame de James Dean, John Wayne et Hank Williams, prêt à tout pour sauver sa femme malade, quitte à la faire lobotomiser au passage. Un univers lynchien, vous avez dit ?

François Lemay

 

Les rescapés de l’éternité
★★★
Grégoire Bouchard, Moelle Graphik, Québec, 2022, 276 pages

 

 

Enfin la fin, hélas !

À la dernière case, un cafetier, tentacules lui sortant des oreilles, interrompt l’histoire dans la meilleure tradition du feuilleton : « Vous voulez connaître la suite ? » Et le zig d’appâter le client par un titre : Le bébé des Buttes-Chaumont. Et puis… rien. Tardi avouait en ces pages avoir renoncé au dernier tome des Aventures extraordinaires d’Adèle Blanc-Sec, de guerre lasse, après une dizaine de planches. Il en a pris pour 15 ans dans les tranchées. Une fois libéré, restait Adèle en plan, dernier boulet. Bon, a dit Tardi, finissons-en. Enfin, on connaît la fin de l’histoire du Docteur Chou et de son poison qui rend vache et con. Fin finale, hélas ! Tardi a tout ficelé, ramenant tous les personnages, gentilles momies, flicaille pourrie, multipliant Adèle par six clones explosifs dans sa lancée assassine. Ça sent le ras-le-bol, le ton vire moraliste, mais c’est du Tardi, alors on se réjouit. Et ça se termine au musée d’histoire naturelle, là où tout a commencé. Avertissement de l’auteur : gare aux faussaires.

Sylvain Cormier

 

Adèle Blanc-Sec, tome 10
★★★★
Jacques Tardi, Casterman, Tournai, 2022, 64 pages

 

 

Marilyn entre les lignes

Dessin tout en lignes claires, plans rapprochés à l’extrême, aplats de bleu clinique pour les jeux d’ombre : un art de l’illustration qui sied au roman graphique. Pensez Rabagliati, illustrateur à l’origine. Ça pourrait être Paul chez le psy, ce livre de Louison, illustratrice, romancière et bédéiste, à cela près que le Paul de l’histoire est Marilyn. Monroe. Car c’est aussi l’adaptation du roman de Michel Schneider, écrit à partir des notes de Ralph Greenson, dernier des quatre psys de l’actrice. Paradoxe : au fil des décantations, le propos s’éclaircit, comme si on retraversait le roman dans l’autre sens pour retrouver les fragments d’une vérité jusque-là insaisissable. On comprend mieux entre les lignes de Louison. Exemple ? Tournage du film Les désaxés. Séance. L’écriture cursive du psy fournit le contexte, les bulles portent une voix. « Je n’ai pas envie de jouer une femme […] qui n’a trouvé refuge que dans un regard émerveillé pour les purs, les enfants, les bêtes. » Tant de bios en ont dit moins.

Sylvain Cormier

 

Marilyn, dernières séances
★★★★
D’après le livre de Michel Schneider Louison, Futuropolis, Paris, 2022, 224 pages

 

À voir en vidéo