Disposer

Illustration: Marin Blanc

À Montréal, avant de déménager en Ontario, il m’est arrivé souvent de me sentir brusquée par tout ce que je voyais en sortant de chez moi, par les poubelles qui débordaient, par la pollution des grosses voitures de sport dont les conducteurs aimaient particulièrement me frôler lorsque j’étais à vélo pour me faire peur. Comment me lier à l’espace ? Était-ce possible ? Je voyais constamment des choses qui ne correspondaient pas à mes valeurs, et souvent, j’échouais moi aussi à être en tout temps affable ou gentille, à tout le temps utiliser mes sacs réutilisables à l’épicerie et à ne pas oublier d’enlever la fenêtre en plastique des enveloppes avant de les mettre au recyclage.

Je voyais les gens qui buvaient leur café dans des tasses de carton aussitôt jetées, dans une poubelle avec un peu de chance, mais souvent au sol. Je voyais des meubles mis au trottoir prendre la pluie ou gondoler à cause de la canicule, les rendant inutilisables. On ne savait respecter ni les humains ni les objets, et surtout, on niait le lien entre le premier et le second. Nier que les objets que nous consommons, et la manière dont on en prend soin ou non ont un impact indéniable sur notre qualité de vie à très court terme étant donné les changements climatiques m’a semblé être le consensus de la majorité.

Me voyant outrée de voir ces meubles parfaitement utilisables être jetés sans plus de cérémonie, on m’a indiqué un groupe Facebook qui s’appelle « Meubles abandonnés à Montréal », où des passants lambda photographient puis publient en ligne ceux sur lesquels ils tombent lors de leurs trajets. Tout un réseau de gens sauve ainsi ces meubles des intempéries et de l’enfouissement, leur redonne une nouvelle vie. Dans ma quête de revalorisation des objets, j’ai aussi trouvé des sites de troc où des gens échangent des vêtements contre des mandolines, des chaises contre des boutures, où j’ai pu donner, par exemple, des choses qui ne se donnent nulle part ailleurs, comme du grillage acheté pour un projet jamais concrétisé. Ces lieux virtuels organisent donc de façon purement citoyenne et apolitique des espaces de solidarité qui ont su un peu apaiser mon impression de vivre dans une ville où l’absence de responsabilisation individuelle semble régner. J’y ai vu très souvent de nouveaux arrivants demander de l’aide pour meubler leur appartement ; et des dizaines de personnes de leur répondre avec empressement avec moult dons et conseils.

Puis je suis partie, me demandant comment j’allais m’adapter à mon nouvel environnement. En arrivant à Kingston, j’ai d’abord appris qu’il y régnait une gestion des déchets particulièrement serrée, qu’on avait la responsabilité, par exemple, d’aller porter nos boites de carton et autres items trop gros pour être ramassés par la Ville à l’écocentre. Une journée par mois est consacrée à laisser sur notre terrain des offrandes diverses, des lampes de chevet inutilisées à des bases de lit qui prennent la poussière dans les garages ; à la fin de la journée, s’ils n’ont pas été réclamés, c’est à nous de les rentrer à l’intérieur et de trouver un moyen d’en disposer par la suite. Je sais bien que l’équivalent serait trop difficile à appliquer dans une ville plus grande, mais je trouve ce modèle inspirant.

Je me suis aussi inscrite dans le très populaire groupe Facebook de mon quartier : les gens y échangent services, conseils. Je suis encore trop gênée pour y participer, mais cette semaine, une personne offrait toute sa récolte de courges parce qu’elle et sa conjointe les avaient plantées sans réaliser qu’elles détestaient cela. En quelques minutes, toutes les courges ont été attribuées, entre autres pour être cuisinées dans une école. Je ne sais pas si ces gens, qu’ils soient mes voisins, ici, près du lac Ontario, ou ceux des sites de Montréal, votent à gauche ou à droite. Je me doute qu’ils ne s’entendraient sans doute pas s’ils étaient réunis dans une même pièce. Pourtant, quelque chose dans ces espaces qu’offre Internet me donne un peu d’espoir, des formes de solidarité presque inespérées pour rendre le monde un peu plus habitable, un peu plus amical et ouvert à l’autre.

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