«La chute de Babylone», bacchanale floridienne

Guillaume Sylvestre
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Guillaume Sylvestre

On le connaissait comme documentariste (Durs à cuire, DPJ) et réalisateur de fiction (1er amour), mais jamais on n’aurait pu deviner que derrière Guillaume Sylvestre, cinéaste au regard lucide, sensible et empli d’empathie, se cachait un féroce romancier satirique. Et l’on ne peut que se réjouir de cette nouvelle en plongeant dans son premier roman, La chute de Babylone, où il écorche sans merci l’intelligentsia québécoise. D’ailleurs, il y a fort à parier qu’à travers les descriptions impitoyables de cette faune narcissique, déconnectée et superficielle, plusieurs tenteront d’y reconnaître des figures médiatiques, artistiques et politiques.

« Souviens-toi du Capital qu’on lisait à l’université, de l’analyse que Marx faisait du fétichisme de la marchandise. C’était un prophète : il te décrit. Tu es le chantre de sa théologie, avec ton obsession des soldes. Et de toute façon, en matière faustienne, tu gagnes haut la main : t’as vendu ton âme au diable pour diriger un journal à potins cheap alors que t’écrivais à l’époque pour Le Devoir et Le Nouvel Obs. »

Campé à Fort Lauderdale, le roman au vocabulaire châtié grouillant de références à l’Antiquité et aux Saintes Écritures met en scène une bande de snowbirds parvenus obsédés par les vêtements griffés soldés, la chirurgie esthétique, le bronzage, les machines à sous et le golf. Au coeur de ce petit monde résidant au Babylone Cove se démarquent Hélène Savard, journalisteet rédactrice en chef à la sexualité décomplexée, son nouveau mari Peeters Van Der Muyten, moine dominicain défroqué craignant la colère de Dieu, et son fils prodigue totalement dégoûté par le clinquant ambiant, Alexandre Durand-Savard.

Y évoluent aussi Marc Laflamme, cinéaste en panne d’inspiration qui fuit l’ambiance délétère s’étant emparé de ce coin de paradis de pacotille en lisant les Lettres à Lucilius de Sénèque, sa conjointe Louise Gauthier, agente d’artistes et mère indigne, et leur fille adoptive Rose Gauthier-Laflamme, attachante adolescente nihiliste arrachée à son Haïti natal.

Le sujet qui revient sans cesse dans les propos hypocrites, les vacheries bien corsées et les réflexions de boomers blasés que les personnages s’échangent à la plage, c’est l’invitation tant convoitée au banquet du 31 décembre de M.I., « l’homme le plus riche du Québec, qui passait ses hivers à une centaine de kilomètres au nord de Fort Lauderdale dans un pays decocagne ». Entre Peeters, Alexandre et Rose, conscients de la chute annoncée, se créera une forme de connivence qui pourrait coûter cher à plus d’un.

Armé de cynisme, d’humour noir et d’un chouïa de fantaisie, Guillaume Sylvestre brosse une délectable fresque d’un monde futile courant à sa perte, dont la force de frappe évoque les romans de Mordecai Richler, le théâtre de Michel Tremblay et le cinéma de Denys Arcand. Suivant une progression dramatique parfaitement orchestrée, il offre une finale spectaculaire digne d’un tableau de Jérôme Bosch où point la faible promesse d’un temps nouveau.

L’auteur tiendra une séance de dédicaces les 24, 25 et 26 novembre au SLM.

La chute de Babylone

★★★★

Guillaume Sylvestre, XYZ « Quai no 5 », Montréal, 2022, 290 pages

À voir en vidéo