«Vivre vite»: Et si...

Brigitte Giraud
Photo: Pascal Ito Flammarion Brigitte Giraud

Si la voix du président de l’Académie Goncourt, Didier Decoin, ne comptait pas pour double… Si Decoin n’avait pas voté pour Vivre vite au 14e tour d’un scrutin très serré… Si Brigitte Giraud (Jour de courage, Flammarion, 2019) n’était pas revenue sur « la litanie des “si” qui [l]’a obsédée pendant toutes ces années. Et qui a fait de [s]on existence une réalité au conditionnel passé »… Si la romancière n’avait pas perdu son mari le 22 juin 1999… Peut-être qu’elle ne serait pas devenue la 13e femme en 120 ans à remporter le Goncourt et que Le mage du Kremlin (Gallimard), de Giuliano da Empoli, l’aurait emporté haut la main.

« C’est un comble qu’une route me passe dessus, après que Claude est mort sur la route. Une route au moment où la planète crève de toutes ces routes qui accélèrent la consommation de gaz carbonique. Claude aurait ri de cette ironie du sort. »

Tandis qu’elle est contrainte de quitter sa maison de Lyon, celle-là même qui « est au coeur de ce qui a provoqué l’accident », afin qu’une route y soit construite, Brigitte Giraud va détailler en 23 séquences les jours qui ont précédé l’accident de moto de son mari, le journaliste musical Claude Giraud, à 41 ans. « La maison, les clés, le garage, ma mère, mon frère, le Japon, Tadao Baba, la semaine de vacances, Hélène, mon service de presse. Ça commence à faire un sacré bordel », résume-t-elle.

Mû par une mécanique bien huilée mais par trop rigide, n’échappant pas à la redite, l’exercice n’en demeure pas moins captivant et témoigne d’une volonté admirable de faire la paix avec le passé sans pour autant le renier. Alors que l’on suit l’autrice dans son processus de deuil, chaque détail de sa quête de sens révèle sa douleur, son besoin criant de trouver la raison qui a créé son malheur, son impuissance face à tout ce qui est inéluctable, son sentiment d’injustice face au destin.

À force de ressasser le passé, elle retarde toutefois la guérison : « Que cette moto n’ait pas été commercialisée au Japon parce que jugée trop dangereuse ne passe pas. C’est le détail de trop sur lequel je bute. » Pour justifier le décès de son mari, elle va même jusqu’à invoquer des événements n’y étant pas liés, tel l’accident d’un célèbre auteur américain : « J’en ai voulu à Stephen King, je crois, de s’en être sorti, et de n’avoir jamais rien fait pour moi. »

Bouleversant récit introspectif à rebours, Vivre vite tient à la fois de la lettre d’amour au cher disparu, du devoir de mémoire, du petit traité de philosophie sur le destin et de la quête obsédante d’une veuve pétrie de culpabilité : « Si j’étais allée à Paris le 18 juin comme prévu, je serais rentrée en fin de journée, au moment où mon frère déposait sa moto. Nous nous serions croisés rapidement. Et puis c’est tout. D’histoire, il n’y en aurait pas eu. » Mais il y en a eu une. D’une sobre et belle écriture, d’une émotion tout en retenue, d’une nostalgie mesurée. Une histoire très personnelle qui en touchera sans doute plus d’un puisqu’elle traduit avec justesse le vide ressenti après le départ prématuré d’un être cher.

Vivre vite

★★★ 1/2

Brigitte Giraud, Flammarion, Paris, 2022, 210 pages

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