«Un chien à ma table»: un abri dans le chaos

Claudie Hunzinger
Frédérick Florin Agence France-Presse Claudie Hunzinger

Un homme et une femme accrochés à leur fragment de montagne. Loin de tout et de presque tous, au milieu d’une forêt d’Alsace, dans une demi-ruine du XVIIIe siècle bâtie au pied d’une moraine, remplie jusqu’au plafond par un désordre de livres.

« Observatrice du vivant », sentinellelucide devant la menace mixte qui nous menace tous, Sophie Huizinga est connue comme romancière des marges et de la nature. Grieg (Grégoire), son compagnon, grand tutoyeur devant l’éternel, « dépecé par l’âge, gris, froissé », dort le jour et passe une bonne partie de ses nuits à lire, jamais loin dans les deux cas de sa bibliothèque, où se retrouve la mémoire de ce qu’il a été.

Tous les deux se sont rencontrés à l’âge de cinq ans à l’école maternelle, juste après la guerre. « Depuis, raconte la narratrice d’Un chien à ma table, nouveau roman de Claudie Hunzinger, on n’avait pas arrêté de retourner en enfance par un défaut dans la clôture qui séparait nos jardins, connu de nous seuls. »

Les Bois-Banni, comme s’appelle l’endroit, c’est leur tanière. Un lieu qui « unit les humains et les bêtes », un espace de sauvagerie qui prend la couleur du ciel et de la terre. Ils y vivent depuis trois ans, avec leur ânesse Litanie. Le potager est resté en friche, peu leur importe, ils ont des réserves et descendent en ville lorsqu’il le faut. « Qu’est-ce qui avait de l’importance ? La liberté. Et la liberté. Et encore la liberté. La liberté chérie. Les friches, les vipères, les fossiles, le sphinx tête-de-mort, le petit-duc, les poèmes, les anémones pulsatiles. Et l’été. »

Un soir, une petite chienne mal en point se présente à leur porte et s’invite dans cet îlot de résistance qui leur appartient. Sophie croit qu’elle a subi des violences sexuelles. La vieille femme l’appellera Yes.Elle connait les chiens, ces « juges infaillibles » de la nature humaine. « Face au monde animal, je me sens du même bord. C’est à un tel point qu’il m’arrive, vis-à-vis d’un humain, de me réfugier dans le regard du chien qui l’accompagne. » Il reste que des trois, le chien, avec ses traumatismes et son éducation, est peut-être l’être qui lui semble le plus domestiqué.

Grieg, « vieux gamin intraitable », apprend le chinois et entretient sa scie à chaîne. Sophie, elle, songe à écrire un livre qui s’intitulera, tiens, Un chien à ma table, comme un symptôme des temps ou un manifeste. Un acte de résistance — peut-être même l’ultime — face à la vieillesse, à la défaite des corps et au temps qui passe.

Dans son très beau roman précédent, Les grands cerfs (Grasset, prix Décembre 2019), Claudie Hunzinger s’intéressait à ces « herbivores clandestins », symboles en mouvement de la magnificence du monde. On y trouvait là aussi une écrivaine plus très jeune aux commandes, moitié d’un binôme de vieux anarchistes qui, depuis leur maison ancienne des Vosges, avaient validé il y a longtemps le choix poétique « de bondir hors du cercle des adultes ».

Un peu aussi comme elle l’avait fait dans La langue des oiseaux (Grasset, 2014) ou dans La survivance (Grasset, 2012), alors qu’une femme et son fils trouvaient refuge dans une maison en ruines dans les montagnes, en marge de la société matérialiste, mais en plein coeur des livres et de la littérature.

Un chien à ma table, avec sa tonalité méditative, reprend et approfondit des motifs et des thèmes que Claudie Hunzinger travaille au corps depuis longtemps. Sorte de variation sur le même thème, ce 12e livre de l’écrivaine et artiste plasticienne de 82 ans, qui est née et vit toujours en Alsace, a été récemment récompensé par le prix Femina.

La femme, l’homme et le chien sont liés ici tous les trois dans une sorte de huis clos à ciel ouvert qu’est ce roman poétique traversé par un furieux souffle de vie.

Un chien à ma table

★★★ 1/2

Claudie Hunzinger, Grasset, Paris, 2022, 288 pages

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