«Maple»: David Goudreault renoue avec l’univers de La bête

Bien que David Goudreault ne porte pas son chapeau de travailleur social lorsqu’il écrit, son expérience sur le terrain se révèle essentielle dans sa capacité à humaniser des êtres complexes, souvent mal-aimés ou rejetés aux marges de la société.
Marie-France Coallier Le Devoir Bien que David Goudreault ne porte pas son chapeau de travailleur social lorsqu’il écrit, son expérience sur le terrain se révèle essentielle dans sa capacité à humaniser des êtres complexes, souvent mal-aimés ou rejetés aux marges de la société.

«Je me suis donné le défi de faire un pied de nez à l’époque et d’écrire un livre avec les personnages les moins à la mode : des Québécois vieux, lents, sexués et libres, et prouver qu’ils peuvent être sexy et sympathiques. » Sexy et sympathique sont effectivement des termes plus qu’adéquats pour décrire Maple, héroïne du nouveau roman de David Goudreault. Les adeptes de la trilogie à succès La bête intégrale connaissent déjà le personnage, une travailleuse du sexe — genre de Dostoïevski sur l’acide —, à la verve puissante, révoltée et colorée, qui, à la fin du troisième tome, est condamnée après avoir agressé un policier.

On la retrouve six ans plus tard, à sa sortie de prison, au moment où une série de meurtres s’abat sur Hochelaga. Se sentant « géographiquement interpellée », Maple comprend rapidement que toutes les personnes assassinées oeuvraient dans le domaine de la prostitution. En moins de temps qu’il ne le faut pour le dire, la quinquagénaire prend le taureau par les cornes et décide de se mêler de l’enquête policière pour mettre la main sur ce « Chef Boyardee de la phalange », qui étouffe ses victimes en leur faisant manger leurs propres mains.

Après l’écriture des trois romans, j’ai voulu me débarrasser de la bête. Je ne voulais pas que ce personnage devienne mon Maigret. Mais la liberté que je m’octroie dans cet univers “trashicomique” me manquait ; une liberté qui me semble plus que jamais mise à mal aujourd’hui.

Tout ce qui faisait la force de la trilogie y est : la poésie rugueuse, le sens de la formule, l’intelligence de la vulgarité, l’amour de la littérature, les personnages, aussi provocateurs qu’attachants, aussi lucides qu’écorchés, qui s’érigent en rejet de notre paresse intellectuelle collective.

Brandir la liberté

Ça fait un moment, déjà, que David Goudreault songeait à renouer avec l’univers déjanté à l’origine de son succès. « Après l’écriture des trois romans, j’ai voulu me débarrasser de la bête. Je ne voulais pas que ce personnage devienne mon Maigret. Mais la liberté que je m’octroie dans cet univers “trashicomique” me manquait ; une liberté qui me semble plus que jamais mise à mal aujourd’hui. »

Le poète et romancier brandit haut cet idéal de liberté créatrice par la fiction, porté par un refus de l’autocensure et par une conviction que l’imaginaire n’est pas dénué de vérités. « De plus en plus de gens ont de la difficulté à considérer une oeuvre littéraire autrement que par le regard de l’autofiction. La littérature, de nos jours, est tellement investie par l’intime et le récit de soi qu’on oublie l’importance de la fiction pour révéler des vérités et critiquer la réalité. Même si j’ai consulté le milieu du travail du sexe, que j’ai visité Hochelaga avec des résidents et que je trempe une racine dans le réel pour mieux déployer la fiction, je ne prétends pas écrire la réalité. Au contraire, la littérature demeure un univers parallèle dans lequel on devrait pouvoir créer sans aucune limite. »

Alors que la poésie relève de la nécessité pour David Goudreault, l’écriture romanesque est un plaisir, une occasion d’échanges avec les lecteurs, un jeu dans lequel il aime se mettre en danger. Encore une fois, il relève le défi qu’il s’est lancé — celui de faire concorder la forme complexe et haletante du roman policier avec son univers éclaté — haut la main.

« Je voulais revisiter le monde de “La bête” sans tomber dans la même recette. J’ai donc lu du polar comme un défoncé pour en comprendre les codes. J’ai mijoté le roman longtemps pour avoir le meilleur plan possible et me glisser dans des personnages qui sont loin de ma réalité et que je souhaitais rendre crédibles. Pas réalistes, la nuance est importante, mais assez forts et complexes pour porter toute une histoire. »

La fin et les moyens

Bien que David Goudreault ne porte pas son chapeau de travailleur social lorsqu’il écrit, son expérience sur le terrain se révèle essentielle dans sa capacité à humaniser des êtres complexes, souvent mal-aimés ou rejetés aux marges de la société. « J’ai rarement rencontré des gens profondément mauvais. En fait, il s’en trouve beaucoup plus en littérature qu’en travail social, lance-t-il d’un rire cynique assumé. Mes personnages me permettent de poser des questions fondamentales : est-ce que la violence peut être légitime ? La fin justifie-t-elle les moyens ? Je les dépose dans les mains du lecteur, en le confrontant, le forçant à revoir sa perception des rôles, à revisiter ses propres croyances et, s’il le souhaite, à transposer ses conclusions dans le réel. »

Maple, pour sa part, se sent contrainte de prendre les choses en main pour que justice soit rendue. « Les cochons, comme la Couronne, reconnaissent que l’appareil judiciaire favorise systématiquement les criminels. La preuve hors de tout doute, une belle brèche où fourrer toutes les théories alambiquées du monde. Suffit de semer le doute raisonnable… Calvaire, pas trop dur à semer, la moitié du monde pense que la Terre est plate, qu’on n’a jamais mis les pieds sur la Lune, ou que le but d’Alain Côté était bon », déclame-t-elle sous la plume de l’écrivain.

Elle représente, en quelque sorte, toutes les failles des systèmes de justice actuels, qu’ils soient institutionnels ou alternatifs. « Je ne cherche pas à imposer ma vision, mais c’est une réflexion qui m’habite : ce qui s’offre à nous en ce moment pour obtenir réparation n’est pas viable. D’un côté, j’ai connu des gens qui ont emprunté le chemin traditionnel, dont les agresseurs sont toujours en liberté. De l’autre, je constate que la justice auto-administrée comporte son lot de cruautés et d’erreurs », soulève David Goudreault.

Dans toute sa complexité, Maple demeure surtout un très grand plaisir de lecture, un polar surprenant et savamment construit, une ode aux aspérités du monde et à la rugosité de la langue québécoise. « Hochelaga, pour moi, c’est encore le coeur battant du Québec dans la métropole, et c’est ce que j’ai voulu célébrer. »

Maple

David Goudreault, Stanké, Montréal, 2022, 240 pages

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