«La ville des vivants»: Rome, ville inerte

L'écrivain italien Nicola Lagioia
Photo: Leonardo Cendamo/Leemage L'écrivain italien Nicola Lagioia

Certains faits divers frappent par leur cruauté et leur abomination. Parfois même par leur invraisemblance. Dans certains cas, lorsque s’ouvre un gouffre d’incompréhension, c’est la littérature qui doit prendre le relais après la justice et le journalisme, restés impuissants à comprendre ou à nommer l’origine du mal.

Le 6 mars 2016, le corps de Luca Varani, 23 ans, fils unique de vendeurs ambulants de confiseries, est découvert dans un appartement du centre de Rome. L’enquête établira qu’il a été torturé pendant des heures à coups de marteau et de couteau.

Marco Prato, organisateur d’événements de la scène gaie, tente de se suicider le lendemain dans un hôtel de Rome en avalant un mélange de barbituriques et d’alcool, laissant jouer en boucle Ciao amore, ciao dans la version de Dalida. Il a eu le temps de signer quelques lettres d’adieu : « J’ai découvert des choses horribles en moi et dans le monde. » Manuel Foffo, fils d’un important entrepreneur de la capitale italienne, avoue dès le lendemain le meurtre à son père, qui le convainc sans mal de se rendre à la police.

Après trois jours ininterrompus de défonce, d’alcool et de cocaïne, les deux hommes dans la vingtaine, issus de familles soi-disant respectables, avaient décidé de passer à l’acte. Pour attirer leur victime, un hétérosexuel lui aussi sans histoire, les deux hommes lui auraient proposé 100 euros en échange de rapports sexuels.

Un crime sans mobile. Ils l’ont fait pour « voir ce que ça fait », dira l’un des deux meurtriers aux policiers. « On avait le désir de faire du mal à quelqu’un au hasard. »

Témoignages, pièces judiciaires, expertises, correspondance de la victime et des accusés, rencontres avec les proches des uns et des autres, échange de lettres avec Manuel Foffo : Nicola Lagioia fait flèche de tout bois

Les bourreaux de Luca Varani sont-ils des monstres ou des hommes ? Un peu à la manière de Truman Capote et de Philippe Jaenada, c’est en partie pour tenter de répondre à cette question que le romancier Nicola Lagioia, né à Bari en 1973, prix Viareggio en 2014 pour Case départ (Arléa, 2014) et prix Strega en 2015 avec La Féroce (Flammarion, 2017), a accepté de mettre son nez dans cette affaire sordide.

Mais à côté de ce crime innommable, Nicola Lagioia fait à parts égales, dans La ville des vivants, le portrait de la ville aux sept collines. Non pas de la Rome des beaux quartiers et des monuments, mais celle de la périphérie et des bas-fonds. La Rome de Pasolini, du sous-prolétariat de la banlieue et des laissés-pour-compte. Une ville qui tombe en décrépitude depuis 2700 ans, qui en avait vu de toutes les couleurs et qui abrite encore et toujours « l’inimitable concentré de paralysie et d’artifice rhétorique de la politique italienne, ainsi que l’épicentre de la désillusion théocratique mondiale ».

Témoignages, pièces judiciaires, expertises, correspondance de la victime et des accusés, rencontres avec les proches des uns et des autres, échange de lettres avec Manuel Foffo : Nicola Lagioia fait flèche de tout bois. À l’origine de sa fascination, il raconte avoir perçu quelque chose de familier. « Je savais ce que signifiait mettre la pointe des pieds dans un cône d’ombre, je savais qu’il fallait reculer aussitôt que possible. »

Mais qu’arrivait-il à ceux qui ne s’arrêtaient pas ou n’y arrivaient pas ? « Passé un certain seuil, un monde inconnu s’ouvrait. »

La ville des vivants

★★★ 1/2

Nicola Lagioia, traduit de l’italien par Laura Brignon, Flammarion, Paris, 2022, 512 pages



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