«Le bout de la route»: le bout du monde de Monique Durand

Monique Durand ne craint pas de s’avancer dans ce territoire mal-aimé, méconnu des Québécois, le Labrador…
Jacques Nadeau Le Devoir Monique Durand ne craint pas de s’avancer dans ce territoire mal-aimé, méconnu des Québécois, le Labrador…

Monique Durand n’a pas peur des grands espaces. Elle s’y aventure seule, pour des semaines ou des mois, une main sur le volant, l’autre, parfois, dans un carnet de notes.

C’est ainsi qu’elle est partie, en 2021, à la conquête du Labrador — de ses grands espaces, de sa solitude, de sa beauté et de sa laideur —, de Fermont et de Schefferville, pondant une série d’articles pour Le Devoir. Depuis, ces articles sont devenus un livre, Le bout de la route, qui paraît aux Éditions Somme toute–Le Devoir.

Ce territoire, c’est un peu le mal-aimé, le méconnu des Québécois, qui préfèrent depuis longtemps tourner leur regard vers le soleil du Sud plutôt que vers les déserts de glace ou de toundra qui les accueillent au Nord. Ce que Monique Durand a visité, c’est le Moyen Nord, celui de la taïga, puis de la toundra, entre le Québec du Sud et celui du Grand Nord des glaciers.

Monique Durand, elle, ne craint pas de s’avancer dans ce territoire. Ces paysages, isolés et déserts, nourrissent sa fureur d’écrire, comme la lumière nourrit et éclaire l’œuvre d’un photographe. « C’est mon cœur d’exploratrice, mon cœur de brousse, dit-elle en entrevue. J’ai toujours été prise par ça. C’est mon cœur de forêt, de nature et de camping. En fait, je campe dans mon auto. »

Et ce pays, c’est le sien, elle qui travaille au cégep de Sept-Îles comme agente de liaison auprès des communautés autochtones depuis plusieurs années. « J’habite sur la Côte-Nord, je vis sur la Côte-Nord, je parle du Nord parce que j’y vis », dit-elle.

Elle a eu beau ne rencontrer souvent personne durant des heures, elle ne s’est pas ennuyée une seconde au cours de ce grand périple d’environ un mois qui l’a menée de Baie-Comeau jusqu’à l’extrême est du Labrador, sur la côte atlantique. Même lorsque la route ne semble offrir que des rangées d’épinettes noires, à gauche comme à droite, durant des centaines de kilomètres.

« D’abord, je ne pouvais pas, pendant 3000 kilomètres, dire : voici, vous avez des épinettes à gauche et vous avez des épinettes à droite », dit-elle en riant. Ce paysage apparemment austère est « enrobé de lacs, de rivières, de sable. Le bassin Manicouagan, c’est quelque chose d’absolument sublime avec, au centre, l’œil du Québec, l’île René-Levasseur ».

Ce Moyen Nord, elle ne l’avait jamais traversé les pieds sur terre. Elle l’avait plutôt survolé en avion, en route vers le Nunavik. « Je n’avais jamais avancé dans le paysage. » Vers Schefferville, elle proposera ce fameux périple en train, dans la deuxième partie de l’ouvrage.

Avant le départ, les mises en garde s’étaient additionnées au sujet du danger potentiel de partir ainsi dans ce Moyen Nord que l’on connaît si mal. Pourtant, le principal danger survient en cas de pépin, lorsque les secours peuvent être difficilement joignables et tarder à venir. D’où l’importance de se munir d’un téléphone satellite.

« Il n’y a pas de danger d’y laisser sa peau », dit-elle, alors que de grands pans de la route ont été récemment asphaltés.

Sur la trace des explorateurs

Pourtant, dans un passé pas si lointain, au début du siècle dernier par exemple, il n’était pas rare que des aventuriers, mais aussi des Autochtones, finissent par mourir de faim et de froid dans ces terres isolées. C’est ce que Monique Durand a découvert en s’intéressant à la vie de Mina Benson Hubbard Ellis. Cette exploratrice est partie en 1905 en canot, avec des compagnons, pour trouver le chemin vers l’Ungava sur les traces de son mari, Leonidas Hubbard, mort de froid et de faim en tentant la même aventure.

« J’ai en même temps découvert que cela arrivait très, très souvent, dit Monique Durand en entrevue. Pas seulement chez les explorateurs, mais aussi, souvent, chez les Innus. À un moment donné, les Innus attendent le caribou sacré, qui est en même temps une nourriture, leur nourriture. Quand adviennent des années où le caribou ne passe pas, c’est la famine pure et simple, Ça, je ne le comprenais pas, jusqu’à ce que je voie les lieux, d’abord, et jusqu’à ce que je comprenne que ce monsieur-là était mort comme ça arrivait souvent. »

Dans un cahier qu’on a retrouvé sur les lieux de son décès, Leonidas avait écrit ces mots à la fois simples et crus : « C’est simple, mourir de faim, on s’endort et c’est tout. »

Monique Durand, quant à elle, roulait à bord d’un 4X4 de 2262 kilos. Seule, mais accompagnée de quelques écrivains : Marguerite Yourcenar — « j’avais envie de partir avec un génie » —, Henry David Thoreau et John Muir.

Bien sûr, il y a eu quelques rencontres, au hasard des escales qui ponctuent la route. Dans une pourvoirie, elle a rencontré un groupe d’Américains qui revenaient d’une chasse à l’ours.

« Ils minouchaient un petit ourson plein de balles de fusil. Ils étaient tout contents d’avoir tué leur ours. Je me suis sauvée », raconte-t-elle.

À un restaurant situé près du barrage Manic 5, « tout le monde s’arrête pour manger une tarte aux cerises ou un club sandwich ».

Puis, après « 250 kilomètres de rien », nouvel arrêt au Relais Gabriel, qui propose des mets chinois et des hot-dogs servis par « une ancienne infirmière qui avait envie de changer de vie ». À Uapishka, où elle a rencontré un chef cuisinier innu, « je ne voulais plus partir ».

Ce Nord, qu’elle décrit comme une cinéaste, nous sommes encore trop nombreux à l’ignorer, croit-elle. Voilà que, d’un trait de plume, elle ouvre la voie.
 

Le bout de la route

Monique Durand, Éditions Somme toute–Le Devoir, Montréal, 2022, 223 pages

À voir en vidéo