«Opération Scorpion»: au-delà de l’enquête

L’animateur de radio Robert Gillet répond aux questions des journalistes avant de rentrer en Cour en 2003.
Photo: Jacques Boissinot Archives La Presse canadienne L’animateur de radio Robert Gillet répond aux questions des journalistes avant de rentrer en Cour en 2003.

Vingt ans après l’Opération Scorpion, qui a mis à jour un vaste réseau de prostitution juvénile à Québec, rien n’a vraiment changé, déplore la criminologue Maria Mourani, qui met de la pression pour que d’autres enquêtes du genre voient le jour.

« Vingt ans plus tard, malheureusement, on est au même point », lance-t-elle d’emblée en entrevue au Devoir pour la sortie de son nouveau livre, Opération Scorpion, qu’elle signe avec l’ex-policier Roger Ferland aux Éditions de l’Homme.

« Le message de ce livre, c’est de réveiller les consciences et de dire : vous vous rendez compte ? Après 20 ans, il y a encore des enfants qui se font exploiter sexuellement au Québec, il y a encore des réseaux de prostitution juvénile, il y a encore des hommes qui achètent les corps des adolescents », résume-t-elle.

L’ancienne députée fédérale reconnaît qu’il y a tout de même eu des avancées notables, dont l’adoption en 2014 de la loi qui interdit l’achat de services sexuels au Canada.

Mais bien que les policiers aient « tous les outils » pour mener des enquêtes d’envergure, « il y a très peu de clients arrêtés », dénonce-t-elle. « C’est encore un gros problème : on pourrait faire des dizaines de “Scorpion”, mais on n’en a même pas, alors qu’on a l’argent et les lois pour le faire. »

Elle croit que les policiers ont tout simplement peur de s’attaquer aux « gros bonnets », car ils ne se sentent pas suffisamment soutenus pour le faire.

Dans le livre, Roger Ferland répète ne pas avoir subi de blocages de la part de ses supérieurs dans le cadre de son enquête. « Mais avec mon regard extérieur, je remets en doute cette histoire-là, sinon, pourquoi ils n’ont pas continué à faire des enquêtes ? » demande Mme Mourani.

Elle indique qu’après deux vagues d’arrestation, les autorités ont mis un terme à l’enquête, et ce, même si les policiers continuaient de recevoir énormément d’informations sur les réseaux de prostitution juvénile. « On a fermé la boîte de Pandore alors qu’elle était pleine en titi. On ne voulait plus rien entendre de tout ça, parce que c’était le gros scandale à Québec, il fallait arrêter tout ça. Et c’est ça, la réalité ! » poursuit-elle.

Sentences bonbon

 

Maria Mourani dénonce également les « sentences bonbon » dont ont écopé les clients arrêtés dans le cadre de l’Opération Scorpion. « Le constat est frappant, écrit-elle. Malgré des condamnations pour avoir sciemment eu des relations sexuelles avec des mineures, ces hommes ont réussi à s’en sortir avec des sentences dérisoires. Vingt ans plus tard, la majorité d’entre eux sont toujours actifs dans le milieu des affaires de Québec. Leur influence et leur capital économique n’en ont pas vraiment souffert, sauf en ce qui concerne Robert Gillet. »

Sur les 119 clients qui ont été identifiés par des victimes dans le cadre de cette enquête, 18 ont été arrêtés et 16 ont été condamnés, résume-t-elle. Ces « hommes d’influence et de pouvoir » ont « majoritairement été condamnés à des condamnations avec sursis, des travaux communautaires, des probations et des amendes ».

Selon elle, la « résistance à condamner sévèrement ces prostitueurs demeure un problème non résolu » encore aujourd’hui. D’ailleurs, elle ne comprend pas pourquoi ces hommes qui paient pour acheter les services sexuels de mineurs ne sont pas systématiquement accusés d’agression sexuelle. « Comme si c’est différent lorsqu’on paie pour toucher un mineur », soupire-t-elle.

Des victimes blessées à vie

Heureusement, de grandes améliorations ont eu lieu dans le traitement des jeunes filles qui tombent entre les griffes des proxénètes, se réjouit Mme Mourani. « Avant, on percevait les victimes comme des filles qui cherchaient leur propre victimisation. Dans les centres jeunesse, on les traitait comme des filles avec des problèmes de comportement. Certains policiers les percevaient comme des filles qui aimaient l’argent. Et le juridique les traitait comme des petites menteuses. D’ailleurs, plusieurs victimes de Scorpion ont été varlopées en cour. »

C’est le cas de Rachel, qui raconte dans le livre à quel point l’expérience de témoigner en cour a été traumatisante. « Aucune fille de 15 ans ne devrait avoir à vivre ce genre de situation ni être obligée d’aller témoigner dans un procès sous peine d’être accusée d’entrave au travail des policiers, plaide-t-elle. On devrait plutôt lui donner du réconfort. »

Pendant le procès de Robert Gillet, l’avocat de la défense a détruit sa crédibilité, au point où son témoignage n’a finalement pas été retenu. Elle parle de la honte qui l’assaillait à devoir raconter en boucle les horreurs qu’on lui avait fait subir, de l’impression d’être elle-même au box des accusés, à se faire traiter de menteuse. Elle raconte avoir maintes fois pleuré dans les toilettes près de la salle d’audience et d’avoir même eu des pensées suicidaires, « tellement c’était devenu insupportable ».

Selon Maria Mourani, Rachel n’a pas eu la protection qu’elle aurait dû avoir comme témoin vulnérable. « On ne verrait plus ça dans nos tribunaux aujourd’hui », affirme-t-elle.

L’expérience vécue par Rachel demeure « une grande blessure » pour l’ex-policier Roger Ferland. « Rachel est mon plus grand regret dans toute cette enquête », avoue-t-il dans le livre.

Rachel, elle, vit encore avec ce « sentiment d’injustice » qui ne l’a jamais quittée. « Ma vie a été détruite, et ces hommes continuent la leur comme si de rien n’était […] J’étais une enfant immature, trop jeune pour saisir les conséquences de mes gestes. En grandissant, j’ai compris le mal qu’ils m’ont fait. À vous raconter mon histoire, j’ai le goût de vomir. Je pleure encore souvent. »

Opération Scorpion. Les dessous de la plus grande enquête sur la prostitution juvénile au Québec

Maria Mourani et Roger Ferland, Les Éditions de l’Homme, Montréal, 2022, 320 pages

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