Hommage à l’Halloween

Illustration: Marin Blanc

Quand tu fais des papiers de divorce, tout doit être clair pour chacune des parties. Certains y vont d’une manière plus générique, d’autres repassent à peu près tous les éléments qui construisent une vie: des détails du quotidien aux fêtes annuelles, qui viennent justement casser cette routine. Noël, par exemple. La fête qui fait mal à beaucoup de parents séparés…

— Alors, madame Falkenberg, est-ce que tout est beau pour vous ?

(Et c’est là qu’il fallait que je continue à tenir tête, quitte à passer pour une ostie de folle, comme on dit.)

— Non. L’Halloween. Je veux pas la passer juste une fois tous les deux ans.

Parce que l’Halloween, voyez-vous, ce n’est pas comme le temps des Fêtes qui peut s’étaler sur une semaine, ou même deux. C’est un soir. Un soir de maisons illuminées, avec des voisins qui te sourient et qui t’ouvrent leur porte. Un soir de plein de monde dehors, alors qu’habituellement, c’est désert à 18 heures. Un soir de musique d’épouvante sur les balcons, de sauts et de rires, d’étonnement tout au long de la promenade. Et d’émerveillement aussi grand au vidage des sacs, aweille direct su’l plancher, une huitième cigarette Popeye au bec. On dit souvent qu’un enfant qui classe ou aligne ses jouets (toutous, roches, branches d’arbre) est un enfant heureux… À voir comment ils prennent tous le soin d’étaler leur récolte puis de la diviser en catégories (chips, chocolats, rouleaux de Rockets et klondikes pas mangeables) : ils sont heureux en sacrament, le soir de l’Hâllo-wouigne.

On s’en fout, qu’il pleuve. On s’en fout, qu’il fasse frette. T’as rien qu’à mettre ton manteau d’hiver sous ton costume. On comprendra peut-être plus tout de suite en quoi tu es costumé, mais anyway, au Québec le 31 octobre, fâ noir avant l’heure du souper. D’ailleurs, ça aussi, ça devrait être écrit dans le grand livre de l’Halloween : pas le droit de commencer la tournée s’il fait encore clair. Comme les vampires, mais pour d’autres raisons. Pas pa’ce que le soleil va te réduire en cendres, mais parce que, la mère tu-seule qui fait le souper et trois maquillages en même temps, ça ne lui tente pas d’aller ouvrir la porte à toutes les deux secondes et d’avoir écoulé ses achats avant 18 heures. Il doit en rester pour les passionnés qui seront encore dans les rues à 21 heures.

« Maman, pourquoi les squelettes ne peuvent pas manger ? » me demande mon p’tit de quatre ans pendant un trajet en voiture cette semaine, le sourire en coin, parce qu’il connaît très bien la réponse. Fasciné par les monstres, les créatures, le corps humain, je sais exactement ce qu’il se passe dans sa tête : il voit les aliments descendre sans oesophage, puis juste tomber par terre. (Oui, l’amour de l’Halloween est héréditaire.)

— Et entre le coyote et le loup-garou, lequel est le plus fort ?

— Mmm, je dirais le coyote, mon trésor. Parce que sa force est réelle, le coyote existe pour vrai ! (Imaginez quand il va apprendre que Montréal a déjà eu des problèmes de coyotes, il va capoter.)

— Non, moi, je pense que c’est le loup-garou. Il a le gigantesque pouvoir de se transformer en quelqu’un d’autre.

Boum. Winnie venait de dire pourquoi l’Halloween est si magique. Ce soir-là, on peut être qui on veut. Manteau sous ou par-dessus le costume ou pas.

— Et est-ce que les fantômes, ça existe, maman ? (Il continue de réfléchir à notre existence sur Terre.)

— Bin, certains disent que non, d’autres oui. Par exemple, si je mourais, tu pourrais imaginer que je suis un fantôme, une âme qui reste qui peut essayer de continuer de prendre soin de toi.

— C’est ça que je pensais. On pourrait continuer de s’asseoir à côté. Ou à ta pierre tombale, avec beaucoup de fleurs.

— […]

Oui, mon trésor. Mais d’ici là, je passerai au moins une partie de l’Halloween chaque année avec toi, sans jamais devoir en sauter une. Jusqu’à ce que tu la passes avec tes amis, à 21 heures.

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