«Iochka»: la vallée des avalés

Cristian Fulaş
Photo: Andrei Pacuraru Cristian Fulaş

Tout au fond d’une vallée des Carpates, en Roumanie, loin du monde, hors du temps, le vieux Iochka vit en ramassant les branches laissées dans la forêt par les travailleurs forestiers. Il en fait du charbon de bois — le meilleur — qu’il revend à la ronde.

Installé sur le banc devant sa petite maison, cet homme presque centenaire est de plus en plus seul, de plus en plus silencieux. Les jours semblent être les mêmes, allongés et allégés par les effets de la palincă, eau-de-vie locale. « Il buvait d’une façon paisible, tranquille, sans y accorder d’importance et sans but. »

Molnar Jozsef, dit Iochka, fait partie intégrante de cette vallée qu’il sillonne au volant de sa vieille Trabant ou de l’infatigable tracteur qu’il a lui-même fabriqué, « au même titre que les arbres, que la rivière et le chemin sur lequel il avait vieilli ».

Assis, regardant au-delà de la montagne, il voit les années qui défilent, circulaires, comme les anneaux de croissance d’un arbre où peuvent se lire périodes de sécheresse, pluies abondantes, épidémies d’insectes, feux, maladies ou blessures. Et le vieux se souvient. Il se souvient et il sourit puisque « les temps heureux d’autrefois le maintenaient en vie ».

Il se souvient aussi que tout n’était pas rose et qu’en 1942, on était venu le chercher chez lui pour l’envoyer comme enfant de troupe dans la Quatrième Armée roumaine sur le Don — l’un des principaux fleuves de Russie. Là, on l’avait fait malgré lui maréchal-ferrant dans un gros village de Kazakhs. Il n’a pas oublié non plus les dix années passées après la guerre dans un camp de prisonniers en Union soviétique. S’il en est bel et bien revenu, son rapport au monde et au temps semble avoir été à jamais bouleversé.

Vont défiler aussi les années Ceaușescu (qui n’est jamais nommé), pour lui lointaines même quand elles avaient cours, de son travail dans un chantier, de son amitié avec le contremaître, le médecin et le prêtre orthodoxe, personnages d’alcooliques à la fois hauts en couleur et taiseux.

Il se souvient surtout de la fulgurante rencontre avec celle qui deviendra sa femme, Ilona, venue un jour le retrouver dans cette vallée perdue. Une belle histoire d’amour et de fureur sexuelle. Ilona, morte trop tôt d’un cancer. « Il avait été absolument libre jusqu’au jour où un dieu impitoyable et peut-être indifférent lui avait enlevé Ilona. »

Le héros de Iochka, le premier roman traduit en français du Roumain Cristian Fulaş, éditeur et traducteur né en 1978 qui vit près de Bucarest, évolue dans cette espèce de décor flou et intemporel. « C’était la simplicité des choses primordiales qui distinguait le vieux Iochka des autres hommes et le rapprochait en même temps d’eux, d’une manière aussi naturelle que possible. »

Un roman peut-être un peu long, qui nous fait lui-même, il est vrai, éprouver le temps, avec ses plages et ses replis, baigné par l’amour de la nature. Une manière de sentir comme Iochka que « rien ne mesurait le temps qui n’était, de toute façon, qu’une impression ». À cet égard, il n’est pas sans intérêt de savoir que Cristian Fulaş a entrepris depuis 2019 de traduire À la recherche du temps perdu.

Un roman peut-être un peu long, qui nous fait lui-même, il est vrai, éprouver le temps, avec ses plages et ses replis, baigné par l’amour de la nature

Iochka

★★★ 1/2

Cristian Fulaş, traduit du roumain par Florica et Jean-Louis Courriol, La Peuplade, Chicoutimi, 2022, 568 pages



À voir en vidéo