L’existentialiste en Maserati

Françoise Sagan en 1989 
Photo: Jacques Grenier archives Le Devoir Françoise Sagan en 1989 

Certains auteurs semblent immortels, d’autres sombrent dans l’oubli. Après un temps, qu’en reste-t-il ? Dans sa série mensuelle Faut-il relire… ?, Le Devoir revisite un de ces écrivains avec l’aide d’admirateurs et d’observateurs attentifs. Aujourd’hui, celle que François Mauriac avait qualifiée de « charmant petit monstre » après la parution de son premier roman, Bonjour tristesse (1954), qui a séduit des millions de lecteurs : Françoise Sagan.

En mai 1968, après plus de 10 ans de succès littéraires et de manchettes sensationnalistes, Françoise Sagan prenait part à une assemblée enflammée d’étudiants au théâtre de l’Odéon, à Paris. On ironise alors sur le fait que cette « camarade » serait venue en Ferrari, ce à quoi elle réplique : « Faux. C’est une Maserati ! »

L’anecdote en dit long sur le sens de l’autodérision de celle qu’on avait surnommée « la dernière des existentialistes », amie de Jean-Paul Sartre au soir de sa vie. Selon Valérie Mirarchi, autrice de Françoise Sagan ou l’ivresse d’écrire, cette bravade symbolise bien celle qui « fait découvrir le parfum d’une autre époque », mais qui affiche aussi un avant-gardisme beaucoup plus grand que la hargne de ses détracteurs. « Mai 68, elle le fait en 1954 avec la parution de Bonjour tristesse », affirme cette docteure en philosophie et professeure.

Si la France compte son lot d’admirateurs de Sagan, Valérie Mirarchi figure parmi les plus dévoués. Elle a parcouru de nombreux pays d’Europe pour présenter une conférence sur celle qu’elle admire depuis qu’elle a découvert le film de Diane Kurys, Sagan (2008), et surtout depuis qu’elle a lu ce coup de maître écrit par une adolescente à la fois timide et rebelle, élève habile à sécher ses cours qui lisait déjà — intensément — Proust, Stendhal, Gide et Camus.

Une nouvelle identité féminine

En plus de posséder un style élégant et une maîtrise foudroyante de la langue française à un si jeune âge, Sagan étonnait aussi par sa maturité ; Bonjour tristesse n’avait rien du journal intime ou du récit autobiographique, travers fréquents chez les auteurs de premiers romans. Cécile, figure centrale et amorale du livre, incarnait une soif de liberté dont les années 1950 avaient bien besoin. « Son oeuvre constitue l’expression d’une nouvelle identité féminine, souligne Valérie Mirarchi. N’oublions pas qu’à l’époque, une femme ne pouvait ouvrir un compte bancaire sans l’autorisation de son mari. Ses héroïnes sont libres de coucher avec qui elles veulent, et c’était avant l’avortement et la pilule. Sagan contribue à l’émancipation de la femme française, et représente un génie de la liberté d’esprit. »

Premier paragraphe de Bonjour tristesse

« Sur ce sentiment inconnu dont l’ennui, la douceur m’obsèdent, j’hésite à apposer le nom, le beau nom grave de tristesse. C’est un sentiment si complet, si égoïste que j’en ai presque honte alors que la tristesse m’a toujours paru honorable. Je ne la connaissais pas, elle, mais l’ennui, le regret, plus rarement le remords. Aujourd’hui, quelque chose se replie sur moi comme une soie, énervante et douce, et me sépare des autres. »

Parolière (notamment pour son amie Juliette Gréco et pour Johnny Hallyday), scénariste (avec Claude Chabrol dans Landru), reporter, critique de cinéma, autrice prolifique (plus de 20 romans, sans compter les pièces de théâtre, les biographies, etc.), Françoise Sagan affiche un éclectisme déroutant et mène en parallèle une existence désinvolte, l’argent lui brûlant sans cesse les doigts. Entre accidents de voiture, cures de désintoxication, présence assidue dans les casinos, ennuis judiciaires et soucis de santé, dont certains font le tour du monde (comme à Bogotá, en Colombie, aux côtés du président François Mitterrand, en 1985), Paris Match se régale. Et beaucoup de Français croient la connaître sans jamais avoir ouvert ses livres. Son allure frêle, ses cheveux camouflant son visage, son timbre de voix faiblard et ses mots le plus souvent marmonnés deviennent une autre signature.

Après un dernier roman en 1996 (Le miroir égaré) et un retour lucide sur son oeuvre romanesque en 1998 (Derrière l’épaule), Sagan, rongée par la maladie, isolée et ruinée, s’efface de l’espace public. Sa légende est pourtant bien vivante au moment où elle meurt, en 2004, mais ses écrits auraient pu tomber dans l’oubli sans la détermination de son fils, Denis Westhoff, placé devant un double défi : rembourser ses énormes dettes fiscales et rapatrier des titres dispersés aux quatre vents, de Julliard à Gallimard en passant par Plon et Flammarion. Valérie Mirarchi, impliquée dans l’Association Françoise-Sagan, connaît bien Westhoff : « Il était très fier de me dire qu’il avait enfin fini de payer la dette. C’est pour lui un grand soulagement. »

Désireux de faire connaître, et reconnaître, l’oeuvre de sa mère, il a ainsi remis en circulation des titres depuis longtemps disparus des librairies, poussant même l’audace jusqu’à permettre l’édition d’un manuscrit inachevé, Les quatre coins du coeur, en 2019. Mais rien de comparable à Bonjour tristesse, un livre qu’a découvert sur le tard Dominique Lebel, chroniqueur littéraire à L’Actualité, qui a partagé son enthousiasme dans un texte récent. « De ses livres émane à la fois une forme de simplicité, mais aussi d’urgence : celle de vivre, et d’écrire, souligne l’auteur de Et moi, je lis toujours. J’y vois aussi des influences de F. Scott Fitzgerald, car tout comme lui, elle s’intéresse à une génération oisive, et à Ernest Hemingway, pour son utilisation des dialogues. D’ailleurs, le très beau livre Avec mon meilleur souvenir ressemble un peu à Paris est une fête. »

« Et en plus, elle sait écrire des pièces »

Dans Avec mon meilleur souvenir, Sagan rend non seulement hommage à d’illustres figures ayant traversé sa vie tumultueuse, mais décrit les passions qui l’ont rendue célèbre, comme le jeu ou les voitures. De belles pages sont consacrées à son amour du théâtre, relatant chacune de ses incursions dans les années 1960, à commencer par la première (encore et toujours son plus grand succès) : Château en Suède. Au moment où Philippe Noiret — qui n’est pas encore une grande vedette de cinéma — et Claude Rich en faisaient un triomphe parisien, Sagan se délectait de « la rumeur publique », qui se résumait par « et en plus, elle sait écrire des pièces ».

La dramaturge n’a pas connu la même fortune au Québec. Mis à part une production du Cheval évanoui au Rideau vert en 1968 et une mise en lecture de ses oeuvres par Françoise Faucher en 2005, on compte peu d’incursions sur nos scènes. L’intérêt ne fut nullement ravivé après le téléfilm de Josée Dayan, réalisé au Québec en 2008 avec en vedette Jeanne Moreau et Guillaume Depardieu, librement inspiré de Château en Suède.

Quelques bons mots de Françoise Sagan

« Mon passe-temps favori, c’est laisser passer le temps, avoir du temps, prendre du temps, perdre du temps, vivre à contretemps. »

« Si tout était à recommencer, je recommencerais, bien sûr, en évitant quelques broutilles : les accidents de voiture, les séjours à l’hôpital, les chagrins d’amour. Mais je ne renie rien. »

« Pour la droite, la misère existe, c’est inéluctable ; pour la gauche, la misère existe, c’est inacceptable. »

Cette adaptation n’avait pas du tout attiré l’attention de Chantal Hellou à l’époque, impliquée pendant plusieurs années dans la troupe de théâtre amateur Les Exclamateurs, comme actrice puis metteuse en scène. Elle qui avait monté Eugène Labiche et Sacha Guitry ratissait la Grande Bibliothèque à la recherche de nouvelles pièces. Ignorant jusque-là le passé théâtral de Sagan, sa lecture de Château en Suède l’a convaincue de la mettre en scène, ce qu’elle fera en 2013. « J’ai tout de suite été séduite par son écriture, se souvient celle qui est aussi organisatrice de congrès. Ça coule de source, les réparties sont vives, et elle aborde l’amour, l’adultère et les relations familiales compliquées de manière très réaliste. »

Une analyse que partage Dominique Lebel, qui souligne à quel point Sagan raffole des huis clos, et pas seulement dans son oeuvre théâtrale. « Chacun d’eux va droit au coeur, car ils abordent une chose qui ne change pas : les rapports humains. C’est pourquoi son approche est encore très moderne. »

Mais cette modernité rend-elle Sagan pertinente pour un jeune lectorat ? Sur ce point, les avis sont partagés. Valérie Mirarchi constate qu’en dehors de la France, l’intérêt est bien réel : grâce à son dévouement de conférencière, l’autrice d’Un certain sourire figure dans les programmes scolaires de la Principauté de Monaco. De plus, ses livres servent à l’apprentissage du français en Pologne, « de même qu’en Russie, où ses pièces sont encore montées dans les plus petites contrées du pays ». Dominique Lebel n’est pas aussi convaincu, malgré la valeur intrinsèque de l’oeuvre. « Même si on l’aborde avec moins d’a priori, que ses frasques ne font plus écran et qu’elle effleure les questions de genre, les jeunes Québécois d’aujourd’hui n’ont plus cette fascination pour la France. »

Il n’en reste pas moins que le personnage, lui, fascine toujours autant. Objet de nombreuses biographies, il a inspiré la chanteuse et actrice CarolineLoeb dans un spectacle à succès, Françoise par Sagan, échafaudé à partir d’un livre d’interviews, Je ne renie rien. Entretiens, 1954-1992. Près de 20 ans après la mort de Sagan, Valérie Mirarchi demeure catégorique : « Son capital de sympathie est intact. »

Épitaphe rédigée par Françoise Sagan en 1998

« Sagan, Françoise. Fit son apparition en 1954, avec un mince roman, Bonjour tristesse, qui fut un scandale mondial. Sa disparition, après une vie et une oeuvre également agréables et bâclées, ne fut un scandale que pour elle-même. »



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