Notre sélection littéraire du mois de novembre

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Courageux regard
 

La poète regarde la vie des femmes sans fard, sans crainte. Sa voix évoque parfois celle de Josée Yvon : « leur tronche de pétasse racée […] aux coulisses de sauce / aux shifts de caissière […] les porcs ont voulu d’elles ». Or, des femmes qui, pour se sortir de la misère, « ont de toute façon fini / par pleurer ces abus /dans les bras d’un mec / qui les a consolées / leur a dit je t’aime ». « Pour un visage neuf », que ne ferait-on pas ? À travers diverses figures d’amoureuses prêtes à se donner entières, de grand-mère, d’amantes ou de futures mères, la poète percute les silences, fait éclater par de fortes images les heurts et malheurs de l’existence des femmes. Pour la poète, il s’agit d’ausculter l’être vivant à des moments où tout est possible, liberté comme soumission, révolte comme abandon. À travers des figures parfois hyperréalistes, parfois oniriques (ce qui lui permet des dérives surréalistes), l’autrice piste le langage adéquat pour traduire les drames perpétuels.

 
Hugues Corriveau
 

Envies
★★★1/2
Anne-Marie Desmeules, Le Quartanier, Montréal, 2022, 136 pages
 

Désirs voraces

Dans la mouvance de la poésie-récit, Fragments de monstres réussit à soutenir l’intérêt. La poète revisite les lieux de ses jeux premiers ou de ses premiers émois, inquiète de n’être jamais celle qu’elle souhaiterait. La vitalité d’un mal-être s’exprime sans cesse dans ce recueil où les images se bousculent : « Je suis aussi belle qu’un pissenlit / dans une tondeuse à gazon. » Vivre de ses doutes, en faire le moteur de son devenir, car « tout aura alors un sens / à tout jamais un sens ». À partir de ce qui est perçu comme une erreur de naissance, « une chance sur deux / j’ai tiré le sexe faible », dit-elle, il faut bien se rallier. Et d’ajouter : « je me suis foulé la vie / depuis elle reste fragile ». Tout le recueil s’insinue alors dans le moindre interstice de bonheur fragmentaire, dans la moindre possibilité d’amour. « Je ne sais plus de quelle couleur pleurer », dit-elle, et nous nous laissons convaincre par cette écriture parfois de qualité inégale, mais souvent efficace.
  

Hugues Corriveau
 

Fragments de monstres
★★★
Mayra Bruneau Da Costa, Mains libres, Montréal, 2022, 84 pages

 

Le noeud de l’écoanxiété

Mireille Gagné semble déterminée à investir le vivant sous toutes ses formes. Avec son premier roman, Le lièvre d’Amérique, elle faisait subir une transformation génétique à sa protagoniste, lui conférant les attributs du lièvre. Cette fois, avec son récit poétique Bois de fer, sa narratrice se métamorphose en arbre. Prenant conscience de l’extinction qui la guette, on la retrouve sur le point de craquer, au début d’un combat qui semble perdu d’avance. « J’ai perdu mon essence », constate-t-elle d’emblée. Le recueil s’érige sur un double sens, où l’écoanxiété humaine s’enracine dans un arbre : « J’ai toujours cru que pour maintenir l’équilibre une part d’ombre s’avérait indispensable. » Concrétisant cette idée que nous sommes aussi ce vivant qui nous entoure, la proposition de la poétesse ne manque pas d’imagination. Cependant, la métaphore filée peine à nous envoûter, celle-ci laissant transparaître la mécanique du texte. Cri d’alarme écologiste, ode au vivant, Bois de fer est un acte de résistance, mais il n’est pas irrésistible.
  

Yannick Marcoux
 

Bois de fer
★★★
Mireille Gagné, La Peuplade, Chicoutimi, 2022, 112 pages

 

Chants d’ombre

L’Histoire est affaire de mots, mais elle est aussi le réceptacle de nombreux silences. Corps sans organes, de Serge Agnessan, est un chant choral, une parole dite et redite qui prend sur elle les blessures tues de l’héritage colonialiste, proposant une voix fulgurante pour dénouer la violence qui repose sur la pigmentation des corps. Entre Montréal et Abidjan, tête première dans l’agitation urbaine, le poète plonge dans les stigmates de sa peau, adressant son amour et ses espoirs à Ana, « incarnation des femmes rencontrées hors du pays natal ». Proposant une « dépigmentation de nos espoirs », Agnessan conjugue habilement l’amour charnel et la frontière violente et artificielle de la peau, prenant à partie « cette impatience de réduire la terre au nombril de la blancheur cette faim de voir s’évaporer les frontières entre les esprits ». Porté par unrythme haletant et une langue dense,Corps sans organes nous défait de nos ornières, afin qu’« entre deux nuages ton rire ouvre la nuit ».
  

Yannick Marcoux

Corps sans organes
★★★★

Serge Agnessan, Poètes de brousse, Montréal, 2022, 84 pages

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