«Z comme zombie»: Iegor Gran au pays des morts-vivants

L'écrivain français Iegor Gran
Photo: J. Foley L'écrivain français Iegor Gran

« Pas une famille en Russie qui n’ait son zombie », écrit Iegor Gran dans Z comme zombie, un livre enflammé dans lequel l’écrivain français s’en prend à une partie de la société russe, largement majoritaire, qui soutient sans condition le président Vladimir Poutine.

Si le zombie évoque le mort sorti du tombeau qu’un prêtre vaudou met à son service ou les armées de morts-vivants qui hantent les films de George A. Romero, le zombie, en Russie, c’est l’oncle, la grand-mère, la soeur, le fils, le mari.

Tous ceux qui marchent en file derrière « l’hypnotiseur suprême », partisans aveugles de la guerre illégale que mène sans complexes la Russie depuis le 24 février dernier.

« Pour moi, ces zombies russes sont des gens qui sont normaux, qui sont parfois très sympathiques, qui sont parfois même mes amis ou des gens qui m’ont aidé dans le passé, qui ont du coeur par ailleurs, explique Iegor Gran au bout du fil, depuis Paris. Mais dès que la conversation en vient à l’Ukraine et à ce qui s’y passe, ils basculent dans une logorrhée de fictions, répètent bêtement ce qu’ils entendent à droite et à gauche ou déversent un torrent de haine contre l’Occident ou contre l’Ukraine. »

La mutation de la Russie en « un Zombieland toxique » est ce qui a rendu la guerre possible. Un phénomène qui, aux yeux de l’auteur, résulte d’une véritable « folie collective ».

« Je décris dans ce livre des conversations que j’ai eues avec des proches, ou des conversations que j’ai vues passer entre zombies. L’idée était d’éclairer un peu l’angle mort de cette guerre, qui est cette portion de la population russe qui soutient Poutine et, au-delà de Poutine, qui soutient la guerre », raconte Iegor Gran, qui ne décolère pas au vu de la « passivité criminelle face à ce régime ».

Un gigantesque poisson d’avril

Né en 1964 à Moscou, il est le fils de l’écrivain Andreï Siniavski (1925-1997), un dissident soviétique qui a passé quelques années au goulag avant de choisir l’exil et d’être nommé, en 1974, professeur de littérature et de civilisation russes à la Sorbonne. Arrivé en France à l’âge de dix ans, Iegor Gran mène en parallèle depuis 25 ans des carrières d’ingénieur et de romancier (O.N.G !, L‘écologie en bas de chez moi, P.O.L, 2003 et 2011).

Depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie, l’écrivain a ainsi été frappé de voir certains des gens « ordinaires » qu’il suit sur les réseaux sociaux se transformer en monstres, entre deux vidéos de chats et une recette de confitures, encourageant au meurtre et à la guerre sous le prétexte de « dénazifier » l’Ukraine.

L’apathie a le dos large, et de nombreux Russes, estime Iegor Gran, se rendent coupables d’aveuglement volontaire.

L’idée était d’éclairer un peu l’angle mort de cette guerre, qui est cette portion de la population russe qui soutient Poutine et, au-delà de Poutine, qui soutient la guerre

 

Selon lui, croire que le peuple russe serait victime de la propagande poutinienne ne tient pas la route. Impossible d’adhérer à la propagande, écrit-il, elle « fait penser à un sabotage, ou à un gigantesque poisson d’avril concocté par des débiles ».

« Je suis persuadé que mes zombies, poursuit celui qui est également chroniqueur à Charlie Hebdo depuis 2011, au fond d’eux-mêmes sont conscients qu’il n’y a pas de laboratoire biologique aux frontières de l’Ukraine et de la Russie où on prend le virus de la COVID, qu’on le traficote avec l’ADN slave et qu’on le met sur des oiseaux migrateurs pour le disséminer en Russie. Je suis persuadé qu’aucun être humain n’est capable de croire sincèrement cette espèce de fiction absolue. »

Victime ou complice ?

Le peuple russe est-il victime ou complice ? La question est légitime, croit Iegor Gran. « Mais la responsabilité du peuple russe est évidente dans ce qui est arrivé, tranche-t-il. Je ne dis pas que tous les Russes soutiennent Poutine, bien entendu. Il y a une petite proportion de gens extrêmement courageux, qui sortent dans la rue avec une pancarte. Le problème, c’est que la masse du peuple russe, surtout en province et surtout chez les personnes un peu âgées, est entièrement pour la guerre. » De nombreuses études ont d’ailleurs montré qu’entre 60 et 70 % de la population russe soutient la guerre en Ukraine.

La preuve que cette masse existe, et qu’elle est dominante, se voit selon lui à l’absence de mouvement antiguerre en Russie. « Pendant la guerre en Afghanistan, il y a eu assez rapidement un comité des mères de soldats qui, ne voyant pas revenir leurs enfants, ont commencé à demander des comptes à l’État. Ce qu’on ne voit plus du tout aujourd’hui. »

Certes, la répression joue bien son rôle dans la Russie actuelle, mais elle n’explique pas tout, croit l’écrivain, qui rappelle que selon des données compilées par OVD-Info — une ONG russe de défense des droits de la personne —, il n’y a eu que 305 poursuites pénales en Russie depuis le début de la guerre. Dans cet immense pays de 145 millions d’habitants, il s’agit, fait-il remarquer, de « chiffres extrêmement faibles ».

En Iran, où de violentes manifestations ont lieu depuis un mois et où le pouvoir tire à balles réelles sur les foules, le bilan s’élève à près d’une centaine de morts déjà. Rien de tel en Russie, souligne Iegor Gran. « Je ne connais pas d’exemple de manifestant tué aujourd’hui en Russie, alors même que l’enjeu est l’envoi de ses propres enfants à la boucherie. »

Pour lui, l’affaire est classée : le zombie a choisi d’être zombie. Il n’est pas une victime, mais le collaborateur actif de sa transformation.

Reste à expliquer l’inexplicable. Pourquoi le peuple russe semble aujourd’hui encore balancer entre la farce et la tragédie. Amour pathologique de la fiction, masochisme, malédiction, blessure narcissique ? « Je crois que le principal, le plus profond besoin intime du peuple russe, c’est un besoin de souffrance, perpétuel et jamais assouvi, partout et en tout », écrivait Dostoïevski dans une lettre de décembre 1874.

Or, l’âme slave, la destinée spirituelle du peuple russe, Iegor Gran n’avale rien de tout cela. « Je refuse de croire à une espèce de malédiction qui ferait que ce peuple, quoi qu’on fasse, sera toujours du mauvais côté des barricades. C’est faux, il y a eu dans l’Histoire plusieurs cas où les Russes étaient du bon côté. »

Z comme zombie

Iegor Gran, P.O.L, Paris, 2022, 176 pages

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