Un essai pour repenser la femme alitée au cours de l’histoire

Dans l’essai poétique «Les allongées», Jennifer Bélanger et Martine Delvaux rendent hommage à la puissance que recèle la vie horizontale.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Dans l’essai poétique «Les allongées», Jennifer Bélanger et Martine Delvaux rendent hommage à la puissance que recèle la vie horizontale.

« Blanche-Neige, Aurore, la princesse au petit pois, Juliette aux côtés de Roméo, Charlotte Perkins Gilman, Virginia Woolf, Joan Didion, et tous les cadavres de filles qui jonchent le paysage de nos télé-images, sait-on où chercher les héroïnes après qu’elles ont quitté le lit qu’on leur avait préparé », écrivent Jennifer Bélanger et Martine Delvaux, dans l’essai poétique Les allongées, qui rend hommage à la puissance que recèle la vie horizontale.


Dans notre imaginaire social, la femme allongée se réduit à peu de chose : la belle endormie, dans l’attente du héros, l’amoureuse, possible parce que figée dans le temps et le silence, l’hystérique, en proie à sa faiblesse, les victimes, symboles de la sempiternelle tragédie de la féminité.
 

Pourtant, dans la position étendue de laquelle elles s’échangent les fragments qui forment leur essai, les autrices — souffrant toutes deux de douleurs chroniques —, voient et revendiquent la pensée en action, la force de création et le potentiel révolutionnaire qui grondent chez les accidentées, les endolories, les insomniaques, les mères, les rêveuses et les survivantes.

« On entretient l’idée selon laquelle une personne qui est confinée à son lit ne sert à rien, comme si la productivité était forcément verticale, dit Martine Delvaux. Pourtant, on multiplie les rôles. Je me souviens des longues heures passées à côté de ma fille dans l’attente qu’elle s’endorme, lorsqu’elle était toute petite. On peut penser que j’étais en train de l’accompagner pour qu’elle devienne une humaine productive et confiante. Mais c’est perçu comme une perte de temps. »

Entourées des voix d’autres femmes confinées à l’horizontalité — Simone Weil, Christine Angot, Lola Lafon, Audre Lorde, Anne Boyer, Annie Ernaux et plusieurs autres, — les deux autrices renversent le schème du héros solaire, ce self-made-man hérité d’Ulysse, dont la trajectoire, nécessairement individuelle, ne dévie jamais de l’objectif.

« Les allongées, c’est le contraire du héros romantique qui doit escalader une falaise, explique Jennifer Bélanger, dont la thèse de doctorat traite du corps malade au féminin. C’est une multiplication des voix, l’idée qu’on doit agir en communauté, devenir des architectes de social pour briser le plafond qui se dresse devant nous, et qui nous empêche d’apercevoir l’horizon. »

Rendre l’urgence

L’essai est né d’une conversation publique, tenue au festival OFFTA, autour de la douleur telle qu’elle a été abordée par l’écrivaine américaine Anne Boyer, atteinte d’un cancer du sein très agressif, et l’essayiste et militante féministe afro-américaine Audre Lorde, qui a succombé à la maladie.

De cette discussion a surgi la figure de l’allongée, omniprésente, mais qu’on refuse de voir habiter l’espace public dans toutes ses contradictions. « On souhaitait une forme pour penser le sujet, et on s’est donc fixé la contrainte du fragment, sans majuscule ni ponctuation, comme reflet de la pensée en écriture. Ça nous a forcées à faire une phrase qui n’en est pas une, à la frontière du poème », indique Martine Delvaux.

À leurs pensées se sont intégrés, de manière plutôt naturelle, des extraits d’autres écrivaines et penseurs de la douleur, de l’attente et de la suspension, des symboles et préjugés entourant la figure de l’alitée au cours de l’histoire et des proverbes qui véhiculent des lieux communs autour de la santé, de l’efficacité et du bien-être.

Le résultat vaut la peine d’être lu à voix haute, tant il rend tangible l’urgence, le cri trop longtemps réprimé, le possible qui existe entre deux vagues de douleur, duquel il faut s’emparer et tirer le maximum avant qu’il ne s’échappe.

Invisibilité

Au fil des pages et des lits, on passe du regard masculin sur celle qui tombe — celui du peintre orientaliste qui représente l’odalisque ad nauseam ou celui du peintre André Brouillet, qui dans son tableau Une leçon clinique à la Salpêtrière, peint l’hystérique qui tombe dans les bras de Charcot devant tous ses étudiants en médecine — au point de vue de l’allongée. « On souhaitait sortir du spectaculaire pour donner une voix à la réalité de ces femmes, pour raconter la banalité de leur quotidien et l’invisibilité à laquelle elle est reléguée », précise Jennifer Bélanger.

On en comprend qu’aujourd’hui encore, la femme qui souffre n’est pas toujours considérée par la médecine. En fait, plusieurs maladies associées aux femmes sont sous-diagnostiquées, et mal traitées.

« Dans les plus anciens manuscrits médicaux, la douleur au féminin apparaît avant tout comme obstétricale, c’est une fatalité, un destin, les femmes mettent au monde les futurs soldats en hurlant et en mourant, tandis que la douleur des hommes est blessures, amputation, don de soi, service à la nation, gloire, défaite historique ou victoire, objet d’admiration », écrivent-elles.

« De l’accouchement aux accessoires qui contraignent le corps — corsets, gaines, soutiens-gorge ou talons hauts —, le féminin est associé à la douleur, comme si c’était définitionnel. Ça va de soi que ce n’est pas pris au sérieux par les médecins. Des études ont démontré que si un homme blanc et une femme blanche se présentent chez le médecin avec les mêmes symptômes, l’homme va en sortir avec davantage d’analgésiques. C’est encore pire si on est une minorité visible », soutient Martine Delvaux.

Le médecin, bien sûr, s’identifie à son patient et projette sur lui sa réalité, ce qui peut fausser sa perception. « Il est aussi démontré qu’une femme qui fait une crise cardiaque a plus de chance d’être diagnostiquée par une femme médecin, puisque les symptômes se manifestent différemment. »

Les différences de traitement se manifestent également dans l’espace public. Une femme qui souffre ne suscite pas toujours autant d’empathie qu’un homme. « Dans l’essai Tender Points, Amy Berkowitz raconte une anecdote dans laquelle son collègue de travail, le bras dans le plâtre à la suite d’un accident, reçoit un lot d’encouragements et de signes d’empathie. Elle, puisque sa douleur est invisible, n’obtient que le silence comme réponse », dit Jennifer Bélanger. « Paradoxalement, si on parle de notre douleur, surtout dans un milieu professionnel, elle est toujours sous-estimée. Pourquoi travaillerais-je si j’étais vraiment malade ? » renchérit Martine Delvaux.

La réponse est aussi multiple que les expériences des allongées, dont les points de vue décalés, retenus à l’extérieur du système capitaliste, pourraient bien être l’une des réponses aux immenses défis qui nous attendent au cours des prochaines années. C’est ce que les écrivaines rappellent, à travers les mots de Johanna Hedva : « Quelle est la force de frappe de celles qui observent le monde depuis un tel poste de commandement, le chef-lieu de l’impossible déplacement, ne faudrait-il pas se rappeler que faire une révolution c’est aussi tourner en rond » ?

Les allongées

Jennifer Bélanger et Martine Delvaux, Héliotrope, Montréal, 2020, 150 pages



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