La saga du Vioxx

Le 30 septembre 2004, date officielle du retrait du Vioxx par le géant Merck, est un jour à marquer d'une pierre noire pour l'industrie pharmaceutique. Désormais, il y aura l'avant et l'après-Vioxx, avancent même le Dr Christian Fortin et son complice Jacques Beaulieu dans Autopsie d'une catastrophe médicale - L'exemple du Vioxx. Cet essai, plus pondéré que ne le laisse présumer son titre un peu racoleur, décortique efficacement le phénomène, de l'ascension fulgurante de cet anti-inflammatoire à sa descente en enfer, le tout sans complaisance.

Médecin au Centre hospitalier universitaire de Québec (CHUQ), le Dr Christian Fortin n'hésite pas à le dire: la catastrophe du Vioxx en est une d'exception avec ses 140 000 victimes aux États-Unis seulement. Mais elle est aussi l'exemple type d'une société qui s'enthousiasme pour un nouveau produit sans prêter l'oreille aux signaux d'alarme qui, peu à peu, se sont accumulés pour mettre au jour un risque plus élevé d'accidents cardiovasculaires. Un cas qui en rappelle un autre, soit celui de la thalidomide dans les années 60.

Conçu pour prévenir les nausées matinales des femmes enceintes, le sédatif avait durement frappé l'imaginaire collectif pour avoir rendu difformes quelque 8000 bébés. «Quand on a mis la thalidomide sur le marché, on croyait que le placenta était une barrière suffisante pour empêcher le médicament de se rendre jusqu'au bébé, raconte en entrevue le Dr Fortin. Avec le Vioxx aussi on s'est fié à des croyances semblables, qui se sont révélées tout aussi fausses.»

On apprend dans cet essai que la première étude faite sur le Vioxx en 2000, l'étude VIGOR, a été mal interprétée. «L'étude avait rapporté que le Vioxx augmentait le risque de complications cardiovasculaires de quatre fois par rapport au Naproxen, mais on avait aussitôt dit que ce n'était pas le Vioxx qui était le problème, que c'était le Naproxen qui avait un effet cardioprotecteur», déplore aujourd'hui le Dr Fortin. Merck a donc poursuivi ses ventes sans se soucier de vérifier cette assertion, contrevenant ainsi à un aspect du serment d'Hippocrate qui dicte ceci: «si tu ne peux pas aider, ne nuis pas».

Outre cette incursion minutieuse dans la genèse du Vioxx, les deux auteurs présentent également un point de vue surprenant sur le rôle du patient dans cette triste histoire. En effet, si le retrait du Vioxx marque une date charnière pour l'industrie pharmaceutique, les deux hommes y voient aussi une invitation claire à la responsabilisation du patient, un point de vue rafraîchissant

qui fait l'originalité de cet ouvrage au demeurant fort sage sur bien des aspects.

«Les gens veulent la Cadillac en tout, et la médication n'échappe pas à cette règle», raconte le Dr Fortin. Un nouveau médicament reste un médicament, avec sa part inhérente de risque et d'incompatibilité. À cet égard, il vaut mieux choisir la sécurité. «Le patient doit faire confiance à son médecin, mais il doit aussi être plus critique et ne pas hésiter à poser des questions, à demander d'autres options», croit-il.

Suivi inefficace

Tout cela met en lumière une réalité qui ne fait honneur ni au Canada ni aux États-Unis. En effet, si les effets pervers du Vioxx ont pris cinq ans avant d'être démasqués, c'est que le suivi des médicaments, une fois ceux-ci lancés sur le marché, est d'une inefficacité navrante. Certains effets secondaires plus marginaux sont impossibles à détecter dans les phases préliminaires. En ce sens, ce livre dit tout haut ce que la communauté médicale ne cesse de répéter depuis des années sans que les organismes régulateurs s'en émeuvent.

Le hic, c'est que cet ouvrage arrive un peu tôt, trop tôt peut-être. En effet, le cas du Vioxx est loin d'être scellé. Le mois dernier, un comité-conseil de la Food and Drug Administration (FDA) suggérait qu'un retour du Vioxx était envisageable s'il était assorti d'un black box, l'avertissement le plus important avant un retrait des tablettes. Santé Canada, qui se penche sur le sort de toute la famille des COX-2 à laquelle appartient le Vioxx, devrait rendre sa décision d'ici un mois.

En choisissant de chevaucher cette vague avant même qu'elle ne soit terminée, les deux auteurs ont fait un pari hasardeux. Il en résulte certes un essai brûlant d'actualité pour le moment, mais ce dernier risque à terme de perdre une bonne part de son lustre et de son efficacité. D'autant plus que la précipitation a fait en sorte que les deux hommes ont dû se contenter des données américaines. Quelques semaines de plus auraient peut-être permis de rendre compte de la situation canadienne, un travail qui reste toujours à faire.