«Djondjon»: la saison du champignon

L’album de Keelan Young relate un voyage en Haïti pour en apprendre plus sur le djondjon, un champignon noir comestible.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir L’album de Keelan Young relate un voyage en Haïti pour en apprendre plus sur le djondjon, un champignon noir comestible.

On sent, dès les premières cases de Djondjon, le premier album de Keelan Young, un désir immense et assumé de simplement raconter une histoire et de présenter, ainsi, sa perspective personnelle sur le monde. Âgé de 31 ans, Young, un infirmier qui est aussi passé par des études collégiales en arts, nous donne l’impression d’avoir fait de la bande dessinée toute sa vie. Et pourtant…

Pourtant, il n’y a rien là pour révolutionner le genre. Djondjon, c’est l’histoire très biographique de Keelan qui, tournant en rond après ses études en soins infirmiers, décide d’entreprendre un voyage de recherche à Haïti pour en apprendre plus sur le djondjon. Ce champignon noir et comestible poussant dans le nord du pays est très populaire dans la gastronomie haïtienne, non seulement pour sa façon de parfumer le riz, mais aussi pour certaines vertus qu’on lui attribue, comme traiter les maux de ventre ou la jaunisse. Bref, la trame derrière Djondjon est un classique cas de personnage sorti de son milieu qui se voit confronté à un pays étranger dans lequel il devra cheminer pour oublier ce que l’on devine être un vague chagrin d’amour. Mais, quand c’est bien fait, c’est bien fait, et c’est exactement le cas avec cet album.

En fait, ce qui surprend, ici, n’est pas tant le propos que la grande qualité de la forme. Si Keelan n’a jamais vraiment fait de bande dessinée avant celle-ci, il en a beaucoup consommé. « J’ai toujours eu un grand amour pour la bédé. J’ai appris à lire tardivement, mais je lisais déjà les images, explique le jeune auteur. J’ai toujours été intéressé par l’idée de faire une bédé, mais c’est un gros projet qu’il faut mener à terme. Il faut donc en trouver un qui donne suffisamment envie de s’investir ! Ici, c’est le résultat d’un voyage que j’ai fait en Haïti, en 2017, et j’ai commencé à travailler sur Djondjon à la fin de cette année. Ça m’a pris deux ans avant de le finir. En fait, j’ai terminé au début de la pandémie, et l’album a pris la poussière parce que je n’étais pas très bon pour me vendre et que le timing n’était pas excellent, jusqu’à ce que je finisse par trouver mes excellents éditeurs ! »

J’ai toujours eu un grand amour pour la bédé. J’ai appris à lire tardivement, mais je lisais déjà les images.

 

Donc, sans formation dans le genre et sans avoir fait ses premières armes dans le fanzine ou le blogue, comme plusieurs l’ont fait avant de se lancer, Keelan ne s’est fié qu’à son instinct. « Je ne sais pas si c’est instinctif, mais je n’ai vraiment pas suivi de formation, ni eu de mentor pour m’aider. En fait, c’est un langage que j’essayais de comprendre : comment s’articule le temps dans une bédé, comment on découpe l’histoire. J’ai beaucoup regardé comment les autres faisaient et ce fut un gros processus d’apprentissage pour moi. »

N’empêche qu’il y a une marge entre commencer, par exemple, l’écriture d’un roman, en se disant que celui-là serait le bon (plusieurs personnes se reconnaîtront ici), et mener une telle entreprise, soit produire une bande dessinée et la publier. « J’ai été assez discipliné ! Je me donnais comme objectif de faire une planche par semaine. Je commençais par le brouillon, l’esquisse et, à la fin de la semaine, j’avais terminé mon propre. Et j’ai réussi à faire ça toutes les semaines. Même quand c’était dur. J’étais étudiant, il y avait plein de choses qui se passaient dans ma vie, ça n’a pas toujours été facile mais ça m’a beaucoup aidé, aussi. »

À la chasse aux champignons

 

Parlons champignons, maintenant. Parce qu’entre aller en cueillir un beau dimanche après-midi d’automne et partir plusieurs semaines à l’étranger pour mener une recherche aussi pointue, il y a un sacré pas ! « Comiquement, je n’aime pas trop manger des champignons ! Mais en cueillir, par contre, est une des activités que j’aime le plus. Je trouvais ça plus intéressant sur le plan anthropologique, comme sujet pour mon album. Ça me permettait de ne pas mettre uniquement l’accent sur l’être humain. »

Un être humain qui demeure, somme toute, un élément central de Djondjon. Parce qu’on apprend que ce champignon, selon la personne qui en parle, n’a pas toujours les mêmes vertus. Il y a une question de perception. On peut y voir un commentaire sur la diversité du peuple haïtien, beaucoup moins monolithique qu’on pourrait le croire. « Ça m’a pris du temps avant de comprendre comment j’allais traiter ce sujet. Ce n’est pas qu’une culture, ce sont des cultures qui ont leur propre complexité, qui ont leurs perspectives sur plein de choses, et c’est ce que j’avais envie de transmettre. Un peu comme la géographie de l’île, d’ailleurs. C’est très montagneux, il y a plusieurs écosystèmes, bref, c’est un pays très diversifié. »

Pour ce qui est du dessin, nous avons affaire à une ligne claire, totalement assumée, avec, au centre, ce personnage qui est l’avatar de Keelan. Comment se dessiner soi-même ? « Au début, je voulais que ça porte vraiment sur mon projet de recherche et, plus j’avançais, plus je trouvais que ça devenait personnel. Comment on se dévoile tout en n’étant pas le centre d’attraction ? » Le résultat fait d’ailleurs un peu penser à la démarche de l’auteur américain de bande dessinée Joe Sacco, qui utilise les mêmes procédés, notamment dans Payer la terre, qui porte sur les communautés autochtones des Territoires du Nord-Ouest.

Bref, un premier album qui laisse entrevoir un talent certain pour le genre, avec une maturité dans la façon de raconter qui démontre, hors de tout doute, que Keelan Young pourrait continuer de nous surprendre. Avec sensibilité et intelligence.

Djondjon

Keelan Young, Mains libres, Montréal, 2022, 108 pages

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