«Le monde se repliera sur toi»: Jean-Simon DesRochers et l’art de mentir vrai

Dans le nouveau roman de Jean-Simon DesRochers, ce sont 50 personnages qui s’enchaînent dans une suite de microrécits reliés par un effet papillon élégant et rigoureux.
Photo: Julien Cadena Le Devoir Dans le nouveau roman de Jean-Simon DesRochers, ce sont 50 personnages qui s’enchaînent dans une suite de microrécits reliés par un effet papillon élégant et rigoureux.

Jean-Simon DesRochers a déjà cinq romans, trois recueils de poésie et plusieurs nouvelles derrière la cravate lorsqu’en 2017 son ami l’écrivain Mathieu Arsenault le prend de court avec une question pourtant fondamentale : pourquoi ressent-il le besoin de multiplier le nombre de personnages dans ses oeuvres, de s’approprier tant de vies qui ne sont pas la sienne ?

Il est vrai que l’auteur est passé maître dans l’art du roman polyphonique. La canicule des pauvres (Les Herbes rouges, 2009) donnait à voir les pensées de 26 locataires d’un immeuble montréalais, le temps d’une canicule suffocante. Le sablier des solitudes (Les Herbes rouges, 2011) et Les inquiétudes (Les Herbes rouges, 2017) en faisaient tout autant, le premier dans un contexte de carambolage, le second dans celui d’un enlèvement.

« La question de Mathieu m’a tant fait réfléchir qu’elle m’a amené à aller chercher un diagnostic d’autisme », raconte Jean-Simon DesRochers, rencontré dans son bureau à l’Université de Montréal, où il enseigne la création littéraire. « Si je suis obsédé par toutes ces altérités, c’est parce que je ne les comprends pas. Je les ressens profondément, mais je ne les comprends pas. Vivre par procuration grâce à la fiction me rend le monde un peu plus lisible. »

Effet papillon

 

Son nouveau roman, Le monde se repliera sur toi, est certainement son plus ambitieux. Cette fois, ce sont cinquante personnages qui s’enchaînent dans une suite de microrécits reliés par un effet papillon élégant et rigoureux.

Le défi, c’était de créer des personnages qui pleurent, rient, se contredisent, s’enfargent dans leurs pensées, respirent et désirent dans un lieu précis.

 

Dans ce roman de la mondialisation, où l’on fait trois fois le tour du monde, Montréal, Tchernobyl, Paris, Philadelphie, Rio de Janeiro, Addis-Abeba, Christchurch et Chittorgarh sont tous reliés par les désirs et les dénis de coeurs uniques battants en leur sein.

Cette grande mosaïque algorithmique débute avec Clio, une adolescente en route vers l’école qui, assise dans un abribus, mijote le divorce de ses parents. Elle partage l’habitacle avec Zoé, dont les idées suicidaires la mèneront à tout sacrifier au nom d’un mystérieux mouvement terroriste.

Au fil de rencontres fortuites comme celle-ci se déploie une riche galerie de personnages — joueur de hockey finlandais en mal du pays, tenancière de bar parisienne abonnée aux applications de rencontre, militante écologiste coréenne en visite à Tchernobyl, cycliste plongée dans le coma à la suite d’une collision, conductrice responsable de l’accident ou pèlerin frappé de mélancolie après une omra à La Mecque.

« L’idée de ce roman m’est venue un beau jour d’été sur le bord de la rivière Richelieu, mais je pense qu’elle germait depuis bien longtemps. Elle était là quand j’ai vu Babel [2006], le film d’Alejandro González Iñárritu [dans lequel une balle tirée par un enfant au Maroc frappe un bus de touristes et entraîne une série d’événements]. Elle était là quand j’ai vu la séquence d’ouverture du Fabuleux destin d’Amélie Poulain [2001]. »

La bonne appropriation culturelle

 

Pour échafauder un récit de cause à effet qui se répercute partout sur la planète, l’auteur a fait un travail de recherche titanesque, passant des heures enfermé dans son bureau afin de s’immerger dans des cultures et des pays dont il connaissait très peu de choses.

« Le défi, c’était de créer des personnages qui pleurent, rient, se contredisent, s’enfargent dans leurs pensées, respirent et désirent dans un lieu précis. Comment puis-je, moi, une personne non binaire qui s’est longtemps identifiée comme homme, blanche et occidentale, prétendre savoir ce que pense ou vit une femme musulmane dans un village en Inde ? Par la recherche, l’empathie et l’imagination. »

Pour Jean-Simon DesRochers, cette posture implique d’éviter de reconduire des clichés et des raccourcis qui reproduiraient la vision occidentalocentrique d’un monde qu’on pense connaître, mais duquel « on ne comprend rien. »

Il affirme ainsi qu’il existe de bonnes — et de mauvaises — appropriations culturelles. « Sans la bonne appropriation culturelle, je me demande quel devenir ensemble on peut avoir. La question du vivre ensemble m’emmerde. Le devenir ensemble nous donne l’agentivité d’aller vers les autres et d’en retirer des richesses. Autrement, on se ghettoïse et on n’a aucune chance de faire des gains. C’est fascisant comme mode de pensée. »

Le déni systémique

 

Le fil invisible qui relie les personnages est cette tension qui existe en chacun de nous, qui fait que l’on ne coïncide jamais avec l’idée que l’on se fait de nous-mêmes. Chaque personnage, en niant une vérité qui lui est personnelle, entraîne cette réaction de cause à effet qui l’unit à son prochain ; un déni qui, à l’échelle globale, est en train de mettre l’humanité dans un beau pétrin.

« Il est effectivement au coeur de notre joyeuse crise climatique. Le rapport au déni est profondément ancré en nous, puisque ce serait impossible d’avancer si on ne vivait pas dans l’immense déni de notre finalité. Il est nécessaire. Le problème, c’est quand on l’érige en système dans le confort et l’indifférence. Le déni est très structurant pour s’intéresser à l’humain, puisqu’il constitue une porte d’entrée vers les éléments sensibles et non résolus chez quelqu’un. C’est dans cette irrésolution qu’apparaissent les personnages. »

Bien que son roman évoque certaines tares aussi familières qu’inquiétantes de la société — le consumérisme amoureux, l’impossibilité de s’engager, le repli sur soi, l’absence d’écoute, le conspirationnisme ou encore l’absolutisme —, l’écrivain se défend de brosser un portrait réaliste du monde contemporain.

« C’est plutôt un portrait de mon imaginaire de la société. Je revendique le droit de raconter une histoire, même s’il est vrai que j’aime éclairer les détails avec une lumière crue qui n’épargne personne et qui s’intéresse aux tensions et aux contradictions inhérentes à l’humain. Ça demeure toutefois un exercice de pensées. Ce que je souhaite, c’est savoir mentir vrai. »

Le monde se repliera sur toi

Jean-Simon DesRochers, Boréal, Montréal, 2022, 256 pages

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