Une fenêtre sur le monde

Illustration: Marin Blanc

Viens, je t’emmène en balade dans ma ruelle. Ce n’est qu’un humble petit pan, le parcourir du nord au sud dure le temps d’une chanson. Pourtant, tu verras qu’en y déambulant, on peut voir battre le coeur de la ville et du monde.

D’abord, tu dois savoir qu’ici, ce sont les chats qui signent les chapitres de l’histoire. Un peu comme les cohortes d’élèves dans les écoles secondaires. Le chapitre actuel est pris en charge par de jeunes chats qui apprennent à se faire une place parmi les matous tagueurs vieillissants qui les tolèrent lorsqu’ils les croisent pendant leur ronde.

Écoute. Entends-tu ? Cette langue slave, c’est de l’ukrainien. Ce petit garçon tout fier sur son vélo et sa mère qui nous a salués en français avec un accent élégant viennent d’une famille de réfugiés. Ils ont élu temporairement domicile non loin d’ici — les enfants et les femmes du moins, car les hommes sont restés en Ukraine pour combattre, nous a raconté la mère. J’espère que la ruelle, ce cocon, les apaisera comme elle m’apaise moi.

On pourrait leur offrir un petit pot de beurre de poires, celles qui poussent chez les voisins à trois maisons d’ici. Regarde, des poires commencent à s’écraser sur l’asphalte ! C’est le temps de les cueillir, il ne faut pas rater le momentum, car elles ne poussent que tous les deux ans… Ça avait été un projet spontané entre voisins à l’automne 2020. Certains avaient sorti l’échelle pour pouvoir décrocher les plus hautes, moi j’avais fait mûrir les fruits, jusqu’à ce que les poires soient prêtes à être cuisinées, avec un peu d’érable et de mélilot, un délice sur du pain grillé. On a partagé ça avec le voisinage. Tout le monde s’est régalé.

Tu vois le monsieur qui promène le petit chien blanc ? C’est à lui le poirier. Oui, c’est vrai qu’ils avancent précautionneusement ; c’est parce que le petit chien, une ancienne star des concours d’agilité à la retraite désormais trèèèèès âgé, est sourd et aveugle. Son maître est aux petits soins à ses côtés. « On lui doit bien ça », m’a-t-il dit.

Mon quartier, ancien repaire d’ouvriers des Shop Angus, est de plus en plus marqué par la gentrification. Regarde ce chantier de construction. Les nouveaux propriétaires n’ont conservé que la façade de l’ancien immeuble. On peut suivre la transformation, ou plutôt la construction from scratch (puisque tout a été démoli), sur Instagram avec des effets scintillants. « Merci aux voisins pour leur patience ! » lit-on. Mais a-t-on vraiment le choix ? Si je quitte la ville un jour, ce sera à cause du bruit. Les grues qui circulent en faisant un vacarme de fou dans la ruelle, la poussière de brique sur la table où j’aime m’installer pour écrire sur la terrasse, la mauvaise musique dance qu’écoutent à tue-tête les gars du chantier… et je ne te parle même pas des corridors aériens détournés qui passent désormais au-dessus de ma ruelle en faisant parfois vibrer les murs de ma maison… Ces bruits envahissants auront probablement un jour raison de mon enthousiasme.

Tu m’attends une minute ? Je dois déposer quelques livres chez ce voisin dévoreur de polars qui collectionne les Michael Connelly. Moi, j’ai tous les Patricia Highsmith, alors on fait des
échanges.

Dans une ruelle non loin d’ici, en plus des croque-livres, il y a une « boîte à voeux » gardée par un nain de jardin à barbe bleue. L’autre jour, j’ai enfoui la main dans la boîte pour lire les voeux — oui, c’est très indiscret de ma part. Voici ce que j’ai lu sur les petits papiers pliés en origami :

J’aimerai que la polution n’existe pas et aussi la guère.

J’espère de tout coeur avoir un chien qui pourra être mon ami.

Je veu êt Spider-Man.

 

J’arrive à la fin de ce texte, mais nous ne sommes pas encore au bout de la ruelle. Je n’ai pas eu le temps de te parler de la spectaculaire cymbalisation des cigales mâles en août, ni de mes virées en ski de fond dans les ruelles après les tempêtes. Je ne t’ai même pas donné la recette pour farcir les feuilles de la vigne qui court sur la clôture, ni raconté l’histoire crève-coeur de la femelle cardinal qui, après s’être saoulée du sucre des raisins de ladite vigne, était tombée entre les griffes du matou tigré de ma voisine… Reviens faire ton tour de temps en temps, je te conterai ça.  

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