Défense et illustrations des migrations

La journaliste Sonia Shah produit de grandes synthèses bien informées qui permettent de prendre du recul et d’éclairer la grande marche du monde.
Photo: Glenford Nunez La journaliste Sonia Shah produit de grandes synthèses bien informées qui permettent de prendre du recul et d’éclairer la grande marche du monde.

La semaine précédant le jour de l’entrevue avec l’essayiste étasunienne Sonia Shah, un rapport révélait que les mouvements migratoires avaient bondi de 22 % en 2021 vers les pays membres de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), dont fait partie le Canada. Le total annuel des entrées de migrants frise maintenant les cinq millions. Et sept émigrés sur dix trouvent rapidement du travail : ils changent d’ailleurs le plus souvent de pays pour cette raison précise.

En même temps, Le Devoir parlait d’une famille de réfugiés colombiens devenus entrepreneurs granbyens. Radio-Canada racontait que le fameux chemin Roxham sert aussi à faire passer des migrants dans le sens inverse, du Canada aux États-Unis. Et les déclarations mensongères de l’ex-ministre Jean Boulet en campagne électorale sur les immigrants au Québec ne parlant pas français et ne travaillant pas continuaient de faire des vagues.

On en passe, et des très parlantes encore. Un Montréalais sur trois n’est pas né au Canada.

Le florilège suffit à rappeler que l’essai Migrations (traduit par Écosociété) de Sonia Shah tombe parfaitement à pic. L’ouvrage traverse au pas de charge l’histoire socioculturelle et l’histoire naturelle pour éclairer de manière magistrale le rôle fondamental des déplacements qui ont façonné le monde, qui vont le transformer encore et encore dans notre siècle de grandes sidérations, où s’entremêlent les effets de la mondialisation, des changements climatiques, des guerres. La guerre en Ukraine a déjà créé des millions de réfugiés. À elle seule, l’Allemagne en a reçu près d’un million entre février et août cette année.

La journaliste Sonia Shah produit patiemment de grandes synthèses bien informées autour de sujets difficiles permettant de prendre du recul et d’éclairer la grande marche du monde. Son dernier livre, Pandémie, traduit par le même éditeur québécois, était à la fois prémonitoire et effrayant, ceci expliquant d’ailleurs cela.

« Je terminais le livre sur les pandémies en 2015 quand s’est présentée l’occasion de me rendre en Grèce, sur l’île de Lesbos, pour écrire sur la crise des migrants qui y arrivaient en masse, explique-t-elle en entrevue au Devoir. Je devais écrire sur les effets sanitaires de ce mouvement de population. Je me souviens avoir demandé à des travailleurs de la santé ce que cette crise migratoire allait poser comme risque pour les résidents de l’île et pour les migrants eux-mêmes. Un d’entre eux a répondu qu’il n’y avait pas de crise migratoire. Ça m’a secouée. »

Les médias du monde entier ne parlaient pourtant que de cette crise, alors que la Grèce s’enfonçait déjà dans une autre crise autour de la dette publique. Le travailleur humanitaire a donc raffiné son explication. Il a ajouté que ce n’était pas la migration qui créait la crise, qu’il y avait un surplus important de logements dans le pays par contre aux prises avec une pénurie de main-d’oeuvre. Les capacités d’absorption des migrants existaient donc. Ce qui causait la crise, c’était finalement la réaction des habitants, qui ne voulaient pas des nouveaux arrivants débarqués en masse.

La crise changeait de camp, pour ainsi dire, des migrants à la société d’accueil. « À partir de ce moment, j’ai modifié ma façon de penser, explique Mme Shah. Jusque-là je me disais que si ces gens se déplacent d’un endroit à un autre, c’est une crise et ça doit être un désastre. À partir de là, j’ai compris qu’on doit se demander quelle est la capacité d’absorption des endroits où ils se retrouvent. »

La vie est migration

 

Les questions de fond se sont bousculées. Y a-t-il assez de logements ? L’économie peut-elle les intégrer ? Les services publics sont-ils disponibles ? Et quel est l’impact de la migration sur le pays de départ ? Et quelles sont les conséquences de l’exode sur les migrants eux-mêmes ?

La recherche de réponses l’a occupée pendant des années. Le résultat remplit 350 pages serrées. Elle y parle de sa propre famille d’origine très modeste émigrée d’Inde, ayant par conséquent bénéficié d’une forte promotion sociale. L’une des citations en exergue reprend un proverbe latin disant qu’avec le temps, les envahisseurs deviennent des indigènes. Quel Québécois n’en ferait pas sa devise tout en acceptant de parler de territoires non cédés ?

La thèse du livre tient en une idée toute simple : la vie est migration. « Nous avons incorporé l’idée de la sédentarité jusque dans nos perspectives sur notre espèce et sur les autres espèces. On croit qu’on bouge peu et que, quand on le fait, c’est nécessairement que quelque chose ne va pas. En fait, la science nous apprend le contraire », résume Mme Shah.

L’entrevue a aussi été accordée au moment où le prix Nobel de médecine 2022 était remis à Svante Pääbo, pionnier de la génétique évolutive, qui a redessiné la carte des très complexes va-et-vient d’Homo sapiens sur la planète. Le livre présente ces formidables découvertes tout en déconstruisant la « fausse science », les fondements idéologiques d’un tas de théories plus ou moins fumeuses, comme celle du naturaliste fixiste Carl von Linné.

« J’essaie de remonter aux sources de l’idée selon laquelle les espèces comme les humains doivent s’ancrer à un endroit puisqu’ils sont biologiquement différents. Linné basait ses idées sur des ouï-dire et des préjugés religieux parce qu’il voulait décrire la beauté immuable et parfaite de la création divine. »

Des animaux comme les autres

 

Mme Shah intègre beaucoup de références à l’importance des mouvements pour les animaux et les plantes. Le livre s’ouvre sur les papillons Euphydryas edita (les damiers d’Édith), qui se sont adaptés aux changements climatiques en volant vers le nord-ouest du continent nord-américain.

« J’ai tenu à intégrer des histoires de migrations non humaines que documentent les biologistes, explique la journaliste scientifique. Des espèces bougent pour survivre et y arrivent. Elles racontent d’autres histoires de résilience et d’adaptation. Elles sont souvent admirées, alors que l’exode des humains est souvent perçu comme une catastrophe. On entend que ce serait terrible de laisser des gens d’Afghanistan, de Syrie ou d’Afrique du Nord passer en Europe ou des Guatémaltèques au Mexique ou aux États-Unis. Moi, je trouve intéressant de regarder le mouvement de toutes les espèces en même temps. Nous sommes des animaux nous aussi. »

N’est-ce pas un peu court et même un peu sociobiologiste ? Si la Suède revoit sa généreuse politique d’immigration, c’est bien parce que les problèmes sociaux s’accumulent. Cette « crise sociopolitique » semble bel et bien reposer sur les migrants. En 2020, 32 des chefs de réseaux criminels les plus recherchés du pays étaient issus de l’immigration de première ou deuxième génération.

« Les problèmes que nous observons là ou ailleurs sont le résultat d’échecs dans la gestion des migrations, réplique Mme Shah. Il y a plus de murs aux frontières maintenant que pendant n’importe quelle période de l’histoire. Ces murs n’empêchent pas les migrants de traverser les frontières. Il faut plutôt apprendre à mieux gérer les flux. »

L’essai scientifique débouche ainsi sur un travail politique assumé. « À l’évidence oui, je livre un message politique, dit Mme Shah en revenant sur son idée de départ. Le livre a été conçu au moment où Donald Trump arrivait à la présidence. Je veux redire que la migration n’est pas une crise, bien au contraire. Pensons à ces populations dont les territoires vont être engloutis par la montée des océans. Pour eux, la migration sera la seule solution pour survivre. On pourra faciliter cet exode si on voit la migration comme une réalité positive qui assure la pérennité de la diversité culturelle de l’humanité. »

Migrations

Sonia Shah, traduit de l’anglais par Julien Besse, Écosociété, 2022, 372 pages



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