«Le goût du risque»: la liberté est à la merci de l’ambition

L’expression de la vive amitié d’André Bouthillier avec le premier ministre du Québec, François Legault, constitue les pages les plus touchantes de l’autobiographie.
Photo: éditions Somme toute L’expression de la vive amitié d’André Bouthillier avec le premier ministre du Québec, François Legault, constitue les pages les plus touchantes de l’autobiographie.

« Mon seul regret est de ne pas en avoir assez fait pour contribuer à la naissance du pays du Québec », conclut André Bouthillier (né en 1952), dans son « récit d’un parcours professionnel exaltant », en journalisme (surtout au Devoir), en relations publiques et en politique.

« Il y a des risques qu’il faut prendre pour survivre », dit-il. Le mot résonne-t-il comme celui d’Andrée Ferretti : « Qui ne fait pas l’indépendance la combat » ?

Non, bien que l’autobiographie de Bouthillier s’intitule Le goût du risque. Le tempérament en définitive souple de l’homme et ses liens étroits avec l’entreprise privée l’éloignent de son aînée socialiste Andrée Ferretti (1935-2022), née Bertrand, indépendantiste dès 1956, même si, comme elle, il vient d’un milieu montréalais modeste.

L’expression de sa vive amitié avec le premier ministre du Québec, François Legault, issu lui aussi d’un milieu modeste de l’île de Montréal, constitue les pages les plus touchantes de l’autobiographie. Bouthillier nous laisse deviner le drame politique intérieur que vivent, de manière fort différente, deux passionnés.

Compétence économique

À propos de Legault, il écrit : « À mon très grand regret, il a abandonné son rêve de faire du Québec un pays. Cependant, j’ai du mal à croire en sa profession de foi — timide — envers le fédéralisme canadien, qui conteste en Cour suprême des lois adoptées par l’Assemblée nationale. »

Il se demande si le premier ministre québécois pourra « arrêter la vague d’anglicisation » et « empêcher que le multiculturalisme canadien n’écrase notre identité ».

« Je ne sais pas si je dois te remercier de m’avoir embarqué dans tout ça… », avait dit Legault en 2001 à Bouthillier, qui aura été à l’origine de sa carrière politique. Il l’avait désigné à Jean-François Lisée, conseiller du premier ministre Lucien Bouchard, comme un homme d’affaires souverainiste, digne de devenir ministre à compétence économique d’un gouvernement péquiste.

Collusion et partisanerie

Bien avant cette influence discrète sur la politique québécoise provinciale, Bouthillier estime que sa série d’articles, en 1984 dans Le Devoir, sur un scandale libéral québécois au niveau fédéral, a « sans doute » contribué à l’éclatante victoire au Québec du Parti progressiste-conservateur, alors dirigé par Brian Mulroney.

Un fonds de 200 millions, appelé fonds La Prade, avait été promis par Ottawa au gouvernement québécois en compensation de son retrait du projet d’usine d’eau lourde du boulevard La Prade, à Bécancour, en 1978.

Il devait servir au financement de projets énergétiques et technologiques, mais a été laissé à la discrétion des députés libéraux de la région.

Bouthillier dévoilait la collusion de l’argent et de la partisanerie politique, une menace sourde dont même le noble projet d’indépendance du Québec n’est pas à l’abri. Voilà peut-être la pensée interdite, à peine consciente, qui hante et tourmente notre idéaliste.

Le goût du risque

★★★

André Bouthillier, Somme toute / Le Devoir, 2022, 312 pages

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