Stéphane Gendron: de personnage controversé à «gentleman farmer»

Stéphane Gendron a été élu maire de Huntingdon en 2003.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Stéphane Gendron a été élu maire de Huntingdon en 2003.

Ses prises de position à l’emporte-pièce et son sens de la répartie sans pareil en auront fait une vedette au début des années 2000, mais Stéphane Gendron fait aujourd’hui acte de contrition. Dans un essai publié cette semaine, l’ancien maire de Huntingdon dénonce le penchant des médias québécois pour le trash, pourtant à l’origine de sa rapide ascension médiatique. Le fruit d’une longue introspection pour l’ex-polémiste, qui a complètement changé de vie depuis quelques années.

Un homme en colère, c’est le titre de ce nouveau livre qui propose des « réflexions sur le trash et la haine dans l’espace public ». Cette colère, dont il parle de long en large, l’habite beaucoup moins aujourd’hui, surtout depuis qu’il s’est retiré dans ses terres près de la frontière américaine, où il s’adonne à l’agriculture.

À l’écart du monde des médias, Stéphane Gendron n’est pas pour autant aigri. Ceux qui s’attendent à un livre à charge sur les « radios poubelles » et sur ses têtes d’affiche seront déçus. Un homme en colère se veut surtout une réflexion très personnelle sur une vie de violences et de hargne qui ont contribué au monstre médiatique qu’on a connu il y a presque vingt ans.

« Ce n’est pas un exercice de whitewashing pour revenir sous le spotlight. Je suis toujours dans les médias : j’écris des livres, je fais des documentaires, et j’aime ça. Mais avoir un micro tous les jours pour donner mes opinions : plus jamais. Comment veux-tu en 2022 avoir une opinion sur tout ? S’il y a un retour, ce ne sera pas ça », ajoute Stéphane Gendron, qui n’écarte pas cependant de revenir en politique, près de dix ans après avoir quitté la mairie de Huntingdon. Se défendant de vouloir tirer profit de la sortie du livre, l’ancien franc-tireur indique que c’est Québecor, à qui appartiennent les Éditions de l’homme, qui l’a contacté pour écrire au sujet du trash à la suite de sa participation l’an dernier au collectif Liberté d’oppression lancé par la députée de Québec solidaire Catherine Dorion.

Dérapages

 

Rien dans le parcours de Stéphane Gendron ne le prédestinait à devenir un proche de Québec solidaire, parti pour lequel il a même songé à être candidat aux dernières élections. L’ancien animateur de radio a grandi dans une famille modeste de Saint-Rémi, sur la Rive-Sud, « élevé à coups de pied dans le cul » dans un climat toxique, où le racisme et la haine de l’autre étaient omniprésents. Une violence qu’il cultivera une bonne partie de sa vie. D’abord durant ses études en histoire, puis en droit, lors desquelles il militera activement pour le Parti québécois, avant de se droitiser et de tourner le dos au nationalisme.

Enfin en 2003, il est élu à la mairie de Huntingdon, petite bourgade en Montérégie d’un peu plus de 2000 habitants alors happée de plein fouet par la dévitalisation industrielle, ce qui occasionne toutes sortes de problèmes sociaux dans la communauté. Pour prévenir la délinquance juvénile, le nouveau maire met en place un couvre-feu, 17 ans avant la pandémie.

La mesure ne sera jamais appliquée, mais elle a le mérite de faire parler d’elle à travers le Québec. Stéphane Gendron devient la coqueluche des plateaux de télé pour son côté provocateur. TQS lui propose de coanimer une émission d’affaires publiques avec son idole d’enfance, Gilles Proulx : L’avocat et le diable. Au même moment, le 98,5 lui confie son émission du retour à la maison au titre évocateur, Le couvre-feu,où il se plaît dans le rôle du défenseur de la veuve et de l’orphelin, quitte à tenir des propos controversés, voire carrément sulfureux.

« Je pensais que je faisais de la radio engagée, mais je faisais de la radio enragée. C’est ça que j’avais pour modèle depuis ma tendre enfance. Je perdais la mesure de ce que je disais. Je carburais à l’agressivité, c’était comme ma cocaïne », confesse Stéphane Gendron, qui regrette amèrement ses nombreux dérapages en ondes, devenus par la force des choses des moments cultes.

En juillet 2005, il traite le premier ministre Jean Charest de « meurtrier » à la suite de l’appel d’une auditrice atteinte d’un cancer du sein qui reprochait au gouvernement du Québec de tarder à approuver un médicament prometteur. Il va aussi jusqu’à qualifier une juge de « maudite épaisse » pour avoir écourté la peine du tristement célèbre pédophile Luc X. Cette déclaration lui vaudra d’être convoqué en septembre 2006 par le Barreau, mais Stéphane Gendron en fait fi et mime durant son émission le geste de s’essuyer le derrière avec la lettre du comité de discipline. Son patron de TQS qualifie ce segment pourtant très puéril de « meilleur moment de télé qu’il a vu de sa vie ».

En décembre de la même année, Stéphane Gendron pousse le bouchon encore plus loin en mettant le feu en direct à la procédure du Barreau. Cette fois, c’en est trop. En l’espace de quelques mois, TQS et le 98,5 le lâchent. Il est radié du Barreau. S’ensuit un long passage à vide.

« La façon dont j’étais à l’écran, c’était aussi comme ça que j’étais dans ma vie. Je n’étais pas un personnage. Aujourd’hui, j’ai perdu heureusement cette approche messianique de vouloir défoncer le mur. Je me suis débarrassé de ça grâce aux thérapies. Je sais maintenant d’où je viens. Je n’ai plus de paratonnerre », explique-t-il.

Changement de cap

 

Le documentaire Mourir en 2016, dans lequel il confronte sa peur de la mort, a aussi été un moment décisif dans son cheminement. Or, le public de la radio de Québec n’a pas acheté le Stéphane Gendron plus à gauche, moins incendiaire. Son bref retour sur les ondes d’Énergie dans la capitale nationale a pris abruptement fin en 2018.

Tant pis, il préfère mettre ses énergies dans son combat pour la ruralité. En 2020, il a accouché du documentaire La détresse au bout du rang sur la dure réalité des agriculteurs au Québec. Dans la même veine, l’ancienne tête d’affiche du Mouton noir de la télé (TQS) a publié en juin dernier son premier essai Rapailler nos territoires,où il s’inquiète du fossé immense qui est en train de se créer entre les grands centres et les régions. Le clivage entre des territoires excentrés, qui se tournent vers la droite, et des villes, de plus en plus à gauche, continuera aussi de prendre de l’ampleur au Québec, prévient-il en citant l’exemple américain.

« Dans mon livre, je parle beaucoup du trash de droite, parce que c’est ce que je connais. Mais il y a aussi le trash de gauche, qui s’exprime par une rectitude politique. Il y a des sujets dont on ne peut plus parler. Moi, ça m’inquiète cette bipolarisation entre le trash de gauche et de droite. On doit retrouver des moyens de se parler », laisse tomber Stéphane Gendron.

L’ex-maire de Huntingdon aurait très bien pu profiter de ce ressentiment dans les périphéries pour se poser en genre de Trump québécois avant Trump. Il était d’ailleurs pressenti à une certaine époque pour prendre la tête de la défunte ADQ. Mais Stéphane Gendron a préféré faire amende honorable pour rebâtir des ponts.

Un homme en colère

​Stéphane Gendron, Les Éditions de l’homme, Montréal, 2022, 216 pages

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