La constellation patriote

Julien Mauduit lance «La guerre d’indépendance des Canadas», un essai novateur prônant le décloisonnement géographique d’un conflit dont on aurait sous-estimé le caractère révolutionnaire.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Julien Mauduit lance «La guerre d’indépendance des Canadas», un essai novateur prônant le décloisonnement géographique d’un conflit dont on aurait sous-estimé le caractère révolutionnaire.

Le tricolore vert, blanc et rouge des patriotes s’est imposé dans le paysage québécois au point d’être désormais hissé chaque printemps sur l’une des tours de l’hôtel du Parlement. Mais qu’en est-il des deux étoiles de l’étendard arboré lors de la proclamation d’indépendance de la République du Bas-Canada en 1838 ?

À la veille de son exécution pour haute trahison, c’est vers cette bannièreétoilée que s’est tourné Chevalier de Lorimier, le patriote immortalisé par le cinéaste Pierre Falardeau. « Le sang et les larmes versées sur l’autel de la patrie arrosent aujourd’hui les racines de l’arbre qui fera flotter le drapeau marqué des deux étoiles des Canadas », écrivait le condamné à l’échafaud dans son testament politique du 14 février 1839.

Les étoiles évoquées par de Lorimier représentent les États du Bas et du Haut-Canada, les ancêtres du Québec et de l’Ontario. Elles seraient l’une des clés pour comprendre l’évolution du mouvement patriote, comme l’explique Julien Mauduit dans un entretien accordé au Devoir à l’occasion de la parution de La guerre d’indépendance des Canadas. La constellation canadienne illustre d’ailleurs la couverture de cet essai novateur prônant le décloisonnement géographique d’un conflit dont on aurait sous-estimé le caractère révolutionnaire.

Révolution canadienne

 

Les rébellions de 1837-1838 ont longtemps été dépeintes en conflit de nationalité dans la lignée du rapport Durham. « Le but premier des patriotes était plutôt le bonheur des peuples, l’accession à la propriété et le développement du commerce, nuance Julien Mauduit. La dimension politique était plus importante que la dimension nationalitaire. » L’historien illustre son point de vue en mettant en avant le caractère bilingue du mouvement bas-canadien et sa volonté d’aplanir les préjugés fondés sur la langue.

L’annexion du Bas-Canada aux États-Unis est une issue probable de la lutte armée qui s’annonce à l’été de 1837. En témoigne la manifestation de Sainte-Scholastique, au nord de Montréal, où le tricolore vert, blanc et rouge flotte aux côtés du Stars and Stripes et d’un drapeau blanc sur lequel est peint un aigle tenant une feuille d’érable au bec. « Les États américains étaient quasiment considérés comme des pays souverains, rappelle Mauduit. Ce n’était pas la même relation de pouvoir qui existe aujourd’hui entre Washington et les États de l’Union. »

Le spectre de la « Louisianisation » du Bas-Canada n’est pas à l’ordre du jour. « Le fait français était encore fort en Amérique du Nord, donc ce n’est pas la préoccupation première des patriotes. Ils veulent défendre le français, bien sûr, mais ce n’est pas un dealbreaker. »

Le but premier des patriotes était plutôt le bonheur des peuples, l’accession à la propriété et le développement du commerce. La dimension politique était plus importante que la dimension nationalitaire.

 

Marchant sur les pas de leurs prédécesseurs américains, les Bas-Canadiens fondent l’association des Fils de la liberté, une organisation paramilitaire qui se prépare activement aux combats. La non-violence des patriotes est d’ailleurs contestée par Mauduit, qui donne en exemple la salve d’honneur d’une centaine de coups de feu tirée à l’arrivée de Louis-Joseph Papineau sur l’estrade de l’Assemblée des six-comtés du Bas-Canada en octobre 1837. « Le chemin était tracé. Si les Britanniques n’acceptaient pas de lâcher du lest, on aurait déclenché la guerre. »

En dépit de leur militarisation croissante, les révolutionnaires sont pris de court par les troupes de la jeune reine Victoria qui sont déjà sur un pied de guerre. « Pour les Britanniques, l’affrontement violent était l’option numéro un, rappelle Mauduit. Les patriotes se sont fait avoir, ils n’étaient pas maîtres du calendrier. » Au-delà des rébellions, les manoeuvres des « habits rouges » dirigés par le général Colborne visent à impressionner l’Oncle Sam en lui enlevant toute envie de prendre sa revanche sur la guerre de 1812. « Les Américains n’avaient pas de troupes sur la frontière, ils avaient extrêmement peur d’une invasion britannique. »

Realpolitik

 

Écrasés aux batailles de Saint-Charles et de Saint-Eustache, les révolutionnaires bas-canadiens se replient aux États-Unis pour organiser leur revanche à la fin de 1837. Ils y sont accueillis chaleureusement par des sympathisants américains pour qui les exilés venus du nord incarnent l’idéal républicain de 1776 détourné par les hommes d’affaires de Wall Street, cette « aristocratie du négoce » dépeinte par Alexis de Tocqueville.

La popularité des rebelles canadiens en sol américain provoque d’ailleurs une « crise de souveraineté », que le président démocrate Martin Van Buren tente de juguler en collaborant avec l’Empire britannique. Ce pacte cynique avec l’ennemi d’hier est réalisé aux dépens de « l’avenir républicain » des Canadas, constate Mauduit. Van Buren en paiera le prix aux élections de 1840, marquées par l’effritement du vote démocrate dans les États frontaliers de l’Union.

Privés du soutien militaire des Américains, les patriotes les plus radicaux se rabattent sur un projet de fédération canadienne avant l’heure. Le contour de ce « mariage de raison » incarné dans le tissu du « twin-starred tri-colored flag » est « mal défini », reconnaît Mauduit. La convergence des révolutionnaires des deux côtés de la rivière des Outaouais est toutefois palpable dans les sources. À commencer par le préambule de la déclaration d’indépendance du Bas-Canada, qui est calqué sur celui de la constitution de l’État du Haut-Canada.

Pour Mauduit, la contre-offensive patriote menée à partir du territoire américain en 1838 est compromise par la faiblesse des leaders bas-canadiens. Il donne l’exemple de Papineau qui erredans la bibliothèque de Philadelphie au moment où son compatriote Robert Nelson risque sa vie en repassant clandestinement la frontière du Bas-Canada. « Papineau voulait oublier ce qui se passait au nord, et on peut le comprendre. Ce n’est pas facile de passer de tribun politique à chef militaire d’une révolution qui est très mal engagée. »

Le « Jefferson du Canada » a-t-il baissé pavillon trop vite ? Difficile de trancher en l’absence de données détaillées sur les effectifs et l’armement des belligérants. Julien Mauduit insiste néanmoins sur l’occasion manquée de janvier 1838, alors que le gros des forces britanniques se trouve au Haut-Canada pour étouffer le foyer révolutionnaire de Navy Island, sur la rivière Niagara. Les patriotes bas-canadiens auraient-ils pu en profiter pour hisser l’étendard étoilé jusqu’à Montréal comme l’ont cru certains contemporains enthousiastes ? « On ne sait pas, mais l’histoire n’est pas passée loin de partir dans une autre direction. Ce n’était pas perdu d’avance. »

La guerre d’indépendance des Canadas

Julien Mauduit, McGill-Queen’s University Press, Montréal et Kingston, 2022, 368 pages



À voir en vidéo