Fidèle à son genre

Chrystine Brouillet confie que c’est à cause de la pandémie qu’elle a retardé l’écriture d’«Une de moins». Craignant que l’enquête de Maud Graham soit en décalage avec la réalité de la pandémie, elle a donc préféré publier «Sa parole contre la mienne». Dès le début de la pandémie, elle s’est toutefois fait un point d’honneur de consigner les moindres éléments dans un journal.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Chrystine Brouillet confie que c’est à cause de la pandémie qu’elle a retardé l’écriture d’«Une de moins». Craignant que l’enquête de Maud Graham soit en décalage avec la réalité de la pandémie, elle a donc préféré publier «Sa parole contre la mienne». Dès le début de la pandémie, elle s’est toutefois fait un point d’honneur de consigner les moindres éléments dans un journal.

Lauréate du prix Robert-Cliche du premier roman en 1982, Chrystine Brouillet fait son entrée sur la scène littéraire avec Chère voisine (Typo), roman policier qui jette les bases de l’oeuvre à venir : un quartier tranquille, des femmes assassinées et une femme ordinaire, Louise, qui cherche à découvrir la vérité.

« Quand je fais du jeunesse, il y a de l’aventure. Quand j’ai fait Chambre 1002, qui était un roman sur l’amitié, il y avait une intrigue policière. La trilogie Marie LaFlamme a beau être historique, il y avait des rebondissements et beaucoup de meurtres. J’aime le roman policier et j’aime l’action. Je ne lis pas que des romans policiers, mais je suis contente quand je retrouve des personnages. Chaque fois que sort un Donna Leon, j’ai hâte de retrouver Brunetti. Je suis bien là-dedans, cet univers-là me plaît. Je vais continuer à faire du roman policier », assure Chrystine Brouillet.

Quarante ans après Chère voisine, plus d’une cinquantaine de livres à son actif et plus de 850 000 exemplaires vendus, la romancière lance Une de moins, la 20e enquête de Maud Graham, son personnage fétiche apparu en 1987 dans Le poison dans l’eau (Denoël, Lacombe) — lequel se déroulait à Rivière-du-Loup et non à Québec comme les tomes suivants.

« Ouf ! Je suis une vétérane ! lance-t-elle en riant. Je n’aime pas vieillir, mais d’un autre côté, je suis chanceuse d’être en vie. Ce n’est pas tout le monde qui se rend à 64 ans. J’ai commencé jeune et j’ai vraiment été productive. J’ai fait que ça. Les premières années, c’était difficile, mais je me suis entêtée. C’était ça ou la restauration… ce qui explique pourquoi il y a toujours un peu de gourmandise dans mes romans. Ce sont les moments agréables à écrire. »

D’ailleurs, à la manière des aventures d’Astérix et Obélix, Une de moins se termine par un festin où Maud est entourée des hommes de sa vie, Alain, Maxime et Grégoire. Toutefois, ce moment de joie et de partage est précédé d’une enquête sur un féminicide au cours de laquelle Maud découvre le phénomène des célibataires involontaires qui crachent leur haine des femmes dans le Dark Web. Campé de 2017 à 2021, le roman fait non seulement écho aux féminicides des dernières années, mais à la plupart des enquêtes de Maud Graham.

« Beaucoup plus de femmes dans mes romans sont mortes que d’hommes simplement parce qu’on est plus souvent victimes de ce genre de violence, constate celle qui a relu les 19 enquêtes de Maud Graham avant de se lancer dans la 20e. Les statistiques sont là. Quand ce sont des hommes qui sont assassinés, on est souvent dans la violence armée, mais la violence conjugale, le viol, l’inceste, c’est majoritairement des femmes qui en sont victimes. Quand j’ai commencé à écrire, j’avais l’impression que les choses allaient s’améliorer. J’étais naïve, hein ? »

Journal de pandémie

 

Chrystine Brouillet confie que c’est à cause de la pandémie qu’elle a retardé l’écriture d’Une de moins. Craignant que l’enquête de Maud Graham soit en décalage avec la réalité de la pandémie, elle a donc préféré publier Sa parole contre la mienne (Druide). Dès le début de la pandémie, elle s’est toutefois fait un point d’honneur de consigner les moindres éléments dans un journal.

« J’ai su que je devais tenir un journal de pandémie de façon à me souvenir des détails parce que c’était évident qu’on allait se souvenir ou pouvoir trouver sur Internet la date du premier confinement, du premier vaccin, mais les détails du quotidien, on les oublie. En le relisant, j’ai remarqué que le 18 mars, j’avais écrit qu’il allait y avoir de plus en plus de violence, de meurtres, de problèmes conjugaux, et que les féminicides allaient monter en flèche. »

Apparaissent au cours de l’enquête les noms des femmes assassinées par leur conjoint du 16 janvier 2020 au 15 juin 2021 : « Oui, et quand j’ai écrit le mot fin, j’aurais pu ajouter plein d’autres noms, mais je ne l’ai pas fait parce que je suis restée vraiment dans le roman. Ce qui était étrange, c’est qu’au moment où j’écrivais, il y avait d’autres féminicides. J’allumais la télé et c’était ce que je voyais. J’avais déjà abordé la violence conjugale dans Six minutes et d’autres romans, et je me disais que j’avais fait le tour, mais non, il y avait encore quelque chose à dire. »

Au coeur d’Une de moins se trouve Ian-Patrick, célibataire qui souffre d’être un gars ordinaire aux yeux de plusieurs, notamment à ceux de sa brillante collègue Claire, à qui il voue une haine sans bornes. Comme bon nombre de personnages masculins croisés chez Chrystine Brouillet, Ian-Patrick tient sa mère responsable de tous ses malheurs.

« Ça prend toujours un coupable, et dans ces cas-là, les mères sont des coupables toutes désignées. C’est une situation qui est très proche de ce que je vivais quand j’écrivais Marie LaFlamme, où les sorcières étaient responsables de tout parce que ça prenait des coupables. La femme cristallise le péché. Quand tu es dans l’ignorance, tu as peur. C’est la même chose avec la peur des étrangers ; le racisme, c’est de l’ignorance et de la peur. Cette attitude de certains hommes vient de leur peur des femmes. Ils ont peur aussi d’une façon souterraine des hommes qui leur ravissent ces femmes-là ; ils sont contre les mâles alpha. »

Retrouvailles

 

Créée en réaction aux clichés féminins pullulant dans les romans policiers, Maud Graham n’était pas destinée à une si longue carrière : « Je n’étais pas censée faire une série. Le poison dans l’eau avait marché correctement pour un premier roman. Pour moi, ce roman, qu’on ne trouve plus, est comme une générale au théâtre. Je m’étais attachée à Maud Graham, mais elle n’apparaissait pas avant la moitié du livre. Pour moi, la vraie naissance de Maud Graham, c’est avec Préférez-vous les icebergs ?, qui se passe à Québec et où elle est beaucoup plus jeune. D’ailleurs, en relisant les romans, j’ai remarqué qu’on y voit Québec changer. Je trouve ça le fun que mon travail témoigne de la ville, de ses changements. »

Si, au fil des romans, les lecteurs se sont attachés aux collègues de Maud Graham, ceux-ci seront sans doute ravis de renouer avec des personnages impliqués dans d’autres enquêtes, dont la colorée Betty Désilets et l’attachant Vivien Joly.

« Ça, c’était un clin d’oeil pour le 20e. En relisant la série, je voulais vraiment me rafraîchir la mémoire — honnêtement, je ne me souvenais pas de grand-chose ! — et je me suis dit que ça me tentait de reprendre Betty. En vérifiant les dates, j’ai vu qu’elle pouvait sortir de prison. On avait eu des nouvelles de Vivien, mais comme c’est un des chouchous de Maud, il fallait qu’il revienne. J’ai aimé renouer avec d’anciens personnages, mais c’est un défi. J’aurais voulu ramener François, mais ça ne marchait pas. Il y a des personnages que j’aime mais que je ne peux pas ramener. J’en créerai d’autres. »

Ce qui signifie donc que pour Maud Graham, la retraite n’est pas pour demain : « Elle n’en parle plus, mais c’est sûr qu’elle va la prendre à un moment donné, mais Maud va revenir, je ne veux pas m’arrêter au 20e. Et quand Maud prendra sa retraite, c’est sûr qu’elle va se mêler des enquêtes de Maxime ! »


Une de moins

Chrystine Brouillet, Druide, Montréal, 2022, 352 pages. En librairie le 5 octobre.

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