Hommage à ceux qui effacent et recommencent

Illustration: Marin Blanc

J’ai tapé « effacer et recommencer » dans Google et il y a un article sur un match de hockey enflammé qui est apparu, suivi de trucs de geeks pour bien supprimer ses données et recommencer à zéro sur un cellulaire. OK, on va laisser faire l’inspiration sur Internet pour aujourd’hui, ce n’est pas tout à fait à ça que j’ai envie de rendre hommage.

Je voulais partager avec vous la beauté d’une fille que je connais qui s’appelle Viviane et qui joue de la musique avec son chum. En gros, ensemble, ils font des disques et des bandes sonores. Le dernier film avec Karine Vanasse, Arsenault et fils, par exemple : quand on a le coeur qui veut sortir de la poitrine pendant une scène de braconnage, c’est de leur faute. Pas de musique, pas de thriller. Certains disent qu’au cinéma, la musique peut même être un personnage en soi.

Viviane s’assied aussi souvent à son piano, seule, pour ses musiques à elle. Avec Robin pas trop loin si elle a besoin. Mais c’est Robin qui a écrit en grande partie leur dernier album.

Lui. Je l’ai vu écrire. Réécrire. Douter. Recommencer. Composer. Jeter à la poubelle. Recomposer. Douter encore. Reprendre confiance. Ça fait plusieurs lunes que ce projet germe, pousse… Ce soir, il fleurit.

C’était juste avant le lancement du nouveau disque de leur groupe Mentana, qui avait lieu en soirée. Et ça m’a touchée. Parce qu’avoir accès d’aussi près au processus de création de quelqu’un laisse encore plus paraître le coeur et les larmes qui se trouvent au fond de l’oeuvre. Sous les mots de Viviane apparaissait une photo de son cowboy en train de réviser des paroles imprimées sur une feuille, assis par terre et entouré de ses instruments, comme pour être le plus appliqué et le plus abrité possible. Combien de mots et combien de fois ces mots ont-ils été biffés avant d’être enfin déposés, pour toujours ? On ne sait pas. Mais chose certaine, quand Robin est monté sur scène, il avait trouvé les bons pour raconter son histoire. Pas celle de personnages inventés pour le cinéma ; celle des siens, de sa descendance, de ceux qui ont semé une partie de qui il est.

En 1919, Sandy a 15 ans et quitte son Acadie natale pour l’Ouest canadien. All by himself. À l’époque, on n’était pas adolescent, on était déjà un homme. Sa mère et plusieurs de ses frères s’étaient éteints avec la grippe espagnole. Ce qu’il lui restait, c’était la liberté, celle de sauter dans des trains, tenter de se construire une vie ailleurs. Vie tough. Jobines. Embauché dans les mines. Comme wrangler dans les Rocheuses. Puis, la rencontre de Rosanne, avec qui il reviendra à la maison au Nouveau-Brunswick… et fondera une famille de 14 enfants. « Mais qu’est-ce que Sandy a pu bien dire à cette femme pour la convaincre d’aller vivre avec lui à BOISHÉBERT ? » a lancé Viviane sur scène, en parlant de la grand-mère de Robin. Peut-être l’amour, ils ne l’ont pas dit. Ils ont simplement entamé Rosanne, la chanson qui leur est dédiée.

C’est ensuite le Black Steel Dragon qui est arrivé. Celui qui a emporté Lac-Mégantic. Et c’est là que j’ai craqué. Parce que dans la vraie vie, celle de nos pairs, les nôtres, celle de nos ancêtres, il y a des données qu’on ne pourra jamais supprimer.

Toujours sur la scène, Robin et ses amis musiciens continuaient de jouer. Mais je repensais aussi à Viviane seule à son piano. Lorsqu’elle composait les pièces de son album Les filles montagnes il y a deux ans, à la mémoire des victimes de Polytechnique, elle m’avait confié :

« J’ai accès à des témoignages des familles des filles, des détails, des confidences, c’est tout là dans un gros cartable précieux pour m’aider à composer. Mais Maya, je suis juste pas capable de l’ouvrir tu-seule. Alors je m’installe au piano, et Robin me les lit d’en haut. C’est comme ça que j’y arrive, à trouver les mélodies pour elles. »

Dans la vraie vie, il y a aussi les choses qui ne s’effacent pas. Alors on avance, on recommence en les portant, en marchant sur le même chemin que les gens qu’on aime.

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