«Sombre est la nuit»: dérive consciente

Brigitte Haentjens n’étale pas les plaies vives, les coups ou les tortures psychologiques de façon frontale, mais nous invite au contraire à un accompagnement très lent, sinueux, suivant les méandres d’un envoûtement, d’une pensée qui lentement s’ouvre à sa propre réalité, à sa désillusion.
Photo: Mathieu Rivard Brigitte Haentjens n’étale pas les plaies vives, les coups ou les tortures psychologiques de façon frontale, mais nous invite au contraire à un accompagnement très lent, sinueux, suivant les méandres d’un envoûtement, d’une pensée qui lentement s’ouvre à sa propre réalité, à sa désillusion.

L’autopsie d’un désenchantement amoureux à laquelle nous convie Brigitte Haentjens dans Sombre est la nuit captive. L’autrice met en scène une femme subjuguée par un intellectuel de haut vol, coq heureux au milieu de celles et de ceux qu’il ensorcelle.

Parisien pur jus, ce roman traverse un Saint-Germain-des-Prés nimbé d’une aura universitaire, joyau des palabres souvent vaines. S’y côtoient écrivains, philosophes ou grands clercs sorbonnards. S’y délitent aussi les espoirs suscités par Mai 68.

« Brigitte Haentjens consigne ici la chronique du naufrage d’un homme, d’un couple, de toute une génération », annonce la quatrième de couverture. Il s’agit surtout de la lente introspection d’une femme qui se soumet à un tyran, en apparence plein de douceur, qui renonce à sa lucidité.

Il ne faudrait pas réduire ce roman à ce qui pourrait paraître comme la xième dissection de l’emprise d’un homme sur une femme. On doit surtout y retenir les difficultés de cette femme accomplie et brillante face à sa propre faillite, à sa soumission. L’autrice n’étale pas les plaies vives, les coups ou les tortures psychologiques de façon frontale, mais nous invite au contraire à un accompagnement très lent, sinueux, suivant les méandres d’un envoûtement, d’une pensée qui lentement s’ouvre à sa propre réalité, à sa désillusion.

Les pages de ce roman sont rarement pleines, comme si les courts paragraphes suffisaient à donner prise à des troubles ponctués de peines et de doutes. Venue d’une enfance appesantie par la violence du père, la narratrice sait de quoi il retourne et, pourtant, se laisse tomber à pic dans ce lancinant discours de pouvoir et de séduction.

On enseigne à Vincennes, on rencontre Gilles Deleuze et Félix Guattari, Hélène Cixous ou Sami Frey, on est psychanalystes et professeurs, on intervient dans les hôpitaux ou en cabinet, on y côtoie aussi Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir (comme il se doit), semant ainsi l’exotisme dans une histoire qui reste d’une redoutable banalité par sa fréquence en tout lieu comme en tout milieu.

Pourtant, ce qui n’est pas banal, c’est l’utilisation de questions en italiques qui ponctuent le roman. Car la narratrice s’interroge durant sa confession narrative. Le lecteur ou la lectrice peut voir alors comment cette intellectuelle a pu, au fil des ans, atteindre à la pleine conscience de sa condition et, tout en sachant la dérive qui la noyait, se laisser porter jusqu’à l’abandon de celui qu’elle n’aura jamais appris à quitter : « Cet effroi dont vous parlez, s’est-il renouvelé ? Aviez-vous peur de lui ou de votre servilité ? »

Il se pourrait que celles et ceux qui aiment les romans d’Annie Ernaux trouvent leur compte dans cette histoire où la femme écoute les moindres bruits de son amant, cherche à garder son attention tant est forte sa douleur d’aimer, voit la lente déchéance de l’amant saoul d’alcool et de satisfaction factice.

Voilà un roman qui poursuit l’analyse d’une âme au bord de l’abîme.

Sombre est la nuit

★★★

Brigitte Haentjens, Boréal, Montréal, 2022, 232 pages

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