Kim Fu, du Yukon au prix Giller

Kim Fu
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Kim Fu

En entrevue avec «Le Devoir», l’écrivaine canadienne aborde les multiples manifestations du traumatisme, les étiquettes imposées aux femmeset la noblesse du Yukon. 

Notre rencontre avec Kim Fu dans un café au pied du mont Royal tire à sa fin lorsque la traductrice de son nouveau roman, Annie Goulet, brandit son téléphone au-dessus de la table. « Je m’excuse de vous interrompre, mais Kim, tu es sur la liste des finalistes au prix Giller. »

Depuis la parution de son premier roman, For Today I Am a Boy (Héliotrope, 2020), l’écrivaine canadienne n’est pas étrangère aux reconnaissances littéraires. Mais cette fois, muette, les yeux écarquillés et une main sur la bouche, elle peine à réaliser l’ampleur de son exploit. Le prestigieux prix, qui récompense chaque année le meilleur roman ou recueil de nouvelles publié en anglais au Canada, compte parmi ses lauréats Alice Munro, Margaret Atwood, Michael Ondaatje et Mordecai Richler. « Oh mon Dieu ! Je ne sais pas quoi dire, j’ose à peine regarder mon téléphone. C’est sûr que tout le monde est déjà au courant. »

C’est le livre Lesser Known Monsters of the 21st Century (2022) — une collection de nouvelles hautement imaginatives empruntant à la science-fiction, à la fantaisie et au genre policier — qui lui vaut une telle distinction.

L’autrice, qui réside désormais à Seattle, est toutefois en visite à Montréal pour une tout autre raison : faire la promotion de la version française de son deuxième roman, originalement paru en 2018. Cinq filles perdues à tout jamais raconte l’histoire de Nita, Andee, Isabel, Dina et Siobhan, cinq gamines âgées de 9 à 11 ans en vacances au camp Forevermore. Lors d’une excursion en kayak, elles se retrouvent, après une nuit sous la tente, laissées à elles-mêmes, leurs embarcations à la dérive, à la merci de la faim, de la soif et des bêtes sauvages.

C’est lors d’une résidence d’écriture au Yukon, en 2015, que j’ai eu l’idée. À -40 °C, privée de la lumière du jour du matin au soir, marchant dans la neige et la glace, je me suis mise à penser à la survie et à la vulnéra-bilité. J’ai écrit pendant trois jours et trois nuits, sans m’arrêter. 

 

De l’enfance à l’âge adulte, la romancière explore sous des angles inattendus l’influence de cette aventure cauchemardesque et fondatrice sur l’avenir de chacune des survivantes.

Le cliché des aurores boréales

 

« C’est lors d’une résidence d’écriture au Yukon, en 2015, que j’ai eu l’idée de ce récit, raconte Kim Fu. J’avais déjà les personnages en tête depuis un moment, ne sachant comment ils étaient liés les uns aux autres. Puis, à -40 °C, privée de la lumière du jour du matin au soir, marchant dans la neige et la glace, je me suis mise à penser à la survie et à la vulnérabilité. J’ai écrit pendant trois jours et trois nuits, sans m’arrêter, ce qui allait devenir le premier jet du roman. »

Les Yukonnais se moquent amicalement du stéréotype des gens du Sud qui passent en coup de vent dans leurs contrées désertiques et qui clament que cette expérience a changé leur vie. « Le stéréotype est vrai, déclare l’autrice en riant. Je n’étais plus la même après mon séjour. Je m’attendais à être déprimée par la noirceur et le froid. Mais il y a une espèce de luminosité qui émane de toute cette blancheur. Et les aurores boréales étaient là en permanence. Je me couchais sur la rivière pour regarder le ciel et laisser l’inspiration venir. J’ai rencontré des gens généreux et accueillants. C’était merveilleux. »

Kim Fu a tout de même choisi de situer l’action de Cinq filles perdues à tout jamais sur la côte du Pacifique, majoritairement dans sa Colombie-Britannique natale. Elle en connaît mieux les forêts, les bêtes et les menaces ; le canevas idéal pour un récit de survie.

Et bien que le décor laisse présager un scénario à la Lord of the Flies ou Yellowjackets, Kim Fu entraîne le lecteur dans les voies les plus subtiles et les plus insidieuses du récit d’émancipation. « Dans tout mon processus d’écriture, je m’intéresse aux dynamiques sociales de l’adolescence et de la préadolescence. À cet âge, les jeunes prennent de la maturité à un rythme différent. Certains d’entre eux ont les aptitudes sociales d’un adulte, alors que d’autres sont encore des enfants. Ils forgent donc des relations sociales et des hiérarchies très complexes. Je trouvais fascinante l’idée de transposer cette dynamique dans une situation où les enjeux sont très élevés. »

Valider le trauma

 

La romancière présente en alternance les souvenirs de cet événement marquant et les récits distincts des jeunes filles devenues adultes. À chacune d’entre elles, elle offre une voix et une perspective uniques, exposant des aperçus de certains moments marquants ou banals de leur existence. Isabel, par exemple, est racontée à travers les hommes de sa vie. Nita, pour sa part, se perçoit à travers le prisme de sa relation avec sa mère.

Les procédés narratifs, sur lesquels plane l’influence d’Alice Munro, utilisent judicieusement les ellipses temporelles pour teinter les perceptions du lecteur. « Mes personnages ne sont pas tous faciles à aimer. Il faut passer du temps avec eux pour les apprivoiser et saisir leur vision du monde. On comprend qu’elles ont du mal à se délester des étiquettes que leur entourage leur a accolées depuis un tout jeune âge. Comme toutes les femmes, elles réagissent en permanence aux attentes et aux projections des autres. »

En déclinant en plusieurs voix l’influence — majeure ou négligeable, consciente ou non — qu’un trauma peut exercer sur la vie d’une personne, Kim Fu rappelle que ces innombrables manifestations sont aussi valides les unes que les autres. « Nous avons cette idée que le traumatisme ouvre deux scénarios : celui du survivant ou celui de la victime. Mais c’est tellement plus complexe que cela. Il faut déconstruire cette fixation qu’a la société à définir ce qui compte ou pas comme un traumatisme, et la réaction appropriée pour guérir le plus rapidement possible et passer à autre chose. »

Cinq filles perdues à tout jamais

Kim Fu, traduit de l’anglais par Annie Goulet, Héliotrope, Montréal, 2022, 378 pages

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