Notre sélection de poésie du mois d’octobre

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Sous la lumière
 

« Des langues s’empilent / pierre et pierre / dans le maquis d’une phrase », murmure le texte. Ne retiens pas le feu, de Jacques Audet, s’attache à la clarté pour surveiller « le soleil [qui] gît au sol comme une tête ». Les regards sont posés dans des « corbeilles bondées de prunelles / chairs sobres fruits terribles ». Lumineux ! Ne serait-ce pas le mot exact pour rendre compte de ce livre pertinent ? « La lumière frileuse / est serrée au cou » du poète comme au nôtre, tant le désir de vivre tremble. Poète, « quelques consonnes dansent toujours / à l’orée de ta bouche / lestes comme ta joie » ! Il faut survivre malgré les lunes obscures et les tragédies tranquilles des jours oppressants. La recherche d’un équilibre précaire tient à la volonté de regarder en face les heurts et malheurs vers l’ultime destination dessinée par ces « cordages de syllabes / par lesquels monter ou descendre / atteindre les eaux dansantes de la mort ».

 
Hugues Corriveau
 

Ne retiens pas le feu
★★★1/2
Jacques Audet, Le Noroît, Montréal, 2022, 88 pages
 

Météo média

La métaphore filée du bulletin météorologique, dans la perspective d’un écosystème déréglé, n’a de cesse d’appesantir Climax, recueil au demeurant fascinant par sa forme et sa volubile générosité. Dans la partie supérieure de la page, les poèmes sont en vers libres, dans la partie du bas, une prose continue se poursuit tout au long des sections. Cependant, ostinato, cette oeuvre n’exclut pas des clichés, comme ces « portes de l’hiver », ou des assertions douteuses du genre « Puisqu’il y a longtemps que je t’aime / il y a longtemps que tu m’aimes. » Les glissements perçus entre l’espace extérieur aux êtres humains et la fragilité intérieure de leurs rapports s’imposent : « Il faudra bien une fois pour toutes lever l’ancre de la nuit. » Alors, « nous aimerons tant qu’il y aura le jour ». Là se trouve la véritable parole du poète, quand il se dégage du regard posé sur les intempéries.
  

Hugues Corriveau
 

Climax
★★★
Francis Catalano, Éditions Mains libres, Montréal, 2022, 102 pages

 

Sans parachute

« Je n’ai pas d’alibi pour être si ordinaire », admet la narratrice de Je voudrais tomber là, second recueil de Madeleine Lefebvre. Or, de cet ordinaire sourd une parole fulgurante, tendre ou vulnérable, qui nous invite au souffle ardent du désir ou aux brûlures de la vie conjugale. La charpente du recueil repose sur cinq tableaux, où la figure poétique se présente sans artifice : « Vous ne m’avez jamais vraiment vue // j’étais là / trop vêtue / autour de la table je jouais / au jeu de société // comme une adversaire. » Résignée, « prisonnière d’une guerre perdue mille fois », elle s’astreint aux gestes, trop souvent répétés : « Elle plie le linge, toujours il y a du linge à plier, elle s’applique parfaitement, les vêtements ont l’air neufs pour ses enfants abîmés. » Malgré tout, elle convole volontiers vers de nouvelles braises, nous invitant dans un univers imagé où « des lucioles éclairent les confidences ». Entre vers et prose, entre envolées et chutes, entre deux eaux, ce recueil bat, grouillant de vie.
  

Yannick Marcoux
 

Je voudrais tomber là
★★★
Madeleine Lefebvre, Éditions du Quartz, Rouyn-Noranda, 2022, 96 pages

 

Une ultime marée

Après dix ans, l’aventure de Possibles éditions, collectif d’édition d’art et fabrique d’objets imprimés, arrive à son terme. Cet atelier de tisons humains laisse cependant une empreinte indélébile, lui qui a ravivé un savoir artisanal de l’imprimerie et de la reliure. En guise de chant du cygne, un dernier livre, L’estran, nous invite sur ce territoire, tantôt couvert, tantôt découvert par les marées. Livre-objet relié avec originalité, où mots et encre imbibent la page et s’en détachent, comme les flots gagnent l’estran et s’en retirent. Trois voix se succèdent — Isabelle Miron, Sébastien Sauvageau et Guillaume Martel LaSalle —, nourrissant tour à tour une poésie impressionniste, à laquelle s’arrime une partition musicale et une genèse poétique du projet : « Dans ce paysage d’eau, d’algues et de sel / qui sans relâche recompose le vivant / en une phrase à la fois complète et incessante / toute pensée est superflue. » D’une lenteur invitante et immersive, hypnotique comme le ressac, et surprenante comme une marée.
  

Yannick Marcoux

L'estran
★★★

Isabelle Miron, Sébastien Sauvageau et Guillaume Martel LaSalle, Possibles éditions, Montréal, 2022, 48 pages

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